Le texte qui suit,
reproduit dans son intégralité,
a été publié dans
Le Monde (Samedi 23 Janvier 2016).

En 2016, il est insupportable qu’on vienne à la nage déposer une demande d’asile en Europe
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Giusi Nicolini, Antigone moderne

Maryline Baumard


Giusi Nicolini en octobre 2015
Giusi Nicolini en octobre 2015
IGOR PETIX/ROPI-REA

La maire de Lampedusa mène un lourd combat au secours des milliers de migrants débarquant sur la petite île italienne. Elle vient de recevoir le prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes.

    Vingt-six siècles après celle de Sophocle, une Antigone moderne œuvre aux confins de l’Europe. Sur son rocher, elle compte les naufragés, leur ­offre une sépulture quand la mer rend les corps, ou consigne simplement leur nom dans le lourd registre des disparus. Giusi Nicolini, 55 ans, est la maire de Lampedusa, une petite île italienne plus près de la Tunisie que des côtes siciliennes, dont elle dépend. En 2015, elle a accueilli 20 000 migrants dont le bateau a accosté là ou que les secours ont ramenés.

    C’est lorsqu’elle a vu Giusi Nicolini, l’été 2015, aider les vivants et prendre soin des morts que la comparaison avec l’héroïne de Sophocle s’est imposée à Madeleine Gobeil-Noël. Cette ex-directrice de la culture à l’Unesco, membre du jury du prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes et amie de toujours de l’auteure du Deuxième Sexe, a imposé la candidature iconoclaste de cette « Juste », version XXIe siècle.

    Depuis jeudi 14 janvier, Giusi Nicolini est la neuvième lauréate. Après l’historienne ­Michelle Perrot ou la romancière d’origine bangladaise Taslima Nasreen, elle a reçu sa ­récompense des mains de Sylvie Le Bon de Beauvoir, fille adoptive de la philosophe. Ovationnée à son entrée dans la grande salle de la Maison de l’Amérique latine, l’Italienne a profité de son auditoire pour rappeler ses combats. Elle a fait vibrer la salle, à la sicilienne, parlant avec les mains pour donner corps à ses mots et ses idées.

    Que l’ambassadeur d’Italie, Giandomenico Magliano, la directrice de l’Unesco, Irina Bokova, et une brochette d’intellectuels aient été là n’a pas empêché la fille des îles de jouer sur son registre politiquement explosif. « Je refuse une politique européenne immorale et honteuse », a-t-elle martelé, les yeux noirs, avant d’appeler à construire une Union européenne plus encline à l’accueil, parce que « la politique de fermeture de l’Europe met en danger notre bonheur, notre sérénité. Comme à Chios, Lesbos ou Calais », a-t-elle ajouté sans détour.

    Si l’insulaire a une marque de fabrique, c’est son style direct. Alors, elle n’a pas mâché ses mots sur le plan européen de répartition de 160 000 réfugiés d’ici à 2017, qui piétine ­lamentablement, avec ses 200 migrants effectivement répartis entre les pays d’Europe entre septembre et décembre 2015. Appelant au bon sens, elle demande qu’on harmonise ­enfin les statuts de réfugiés en Europe et qu’on permette de déposer les demandes d’asile dans les ambassades des pays d’origine, plutôt que de laisser des gens persécutés risquer leur vie en mer et enrichir des passeurs. « En 2016, il est insupportable qu’on vienne à la nage déposer une demande d’asile en Europe », rappelle-t-elle souvent.

    Celle que l’Italie appelle « la Lionne », autant pour sa généreuse chevelure blonde que pour ses coups de griffes politiques, donne du fil à retordre à l’exécutif depuis qu’en 2012 elle a pris en charge la destinée de son caillou d’une vingtaine de kilomètres carrés et de ses 6 000 habitants. Le 7 janvier, elle invitait, sur son compte Twitter, Matteo Renzi, le président du conseil, à venir sur place mesurer les effets du hotspot expérimental qu’il lui a imposé. L’humaniste a avoué au Monde ne pas aimer héberger chez elle cette structure de tri entre les demandeurs d’asile et les autres. Elle qui s’est battue pour avoir un centre d’accueil digne de ce nom ! Mme Nicolini ne comprend d’ailleurs pas qu’on puisse opérer une sélection. « Trier les gens comme on trie des grains de blé est une folie ! Comment peut-on renvoyer un migrant économique qui a fait ce voyage, bravant tant de dangers ? », interroge-t-elle. Mais dans une Europe où ce tri devient la norme, sa question reste sans réponse.

    A peine arrivée au poste de maire, elle a vite donné un avant-goût du style Nicolini, envoyant à toutes les autorités du pays une lettre sans équivoque. « Je suis la nouvelle maire de Lampedusa, y précisait-elle, on m’a affecté 21 cadavres de personnes qui tentaient d’atteindre l’île (…). Notre cimetière n’a plus de place. Nous allons l’agrandir. Mais, dites-moi, quelle superficie doit atteindre le cimetière de mon île ? » Quatre ans après sa montée en première ligne, elle n’a raté aucune occasion de mettre les politiques face à leurs responsabilités. Au lendemain du naufrage d’octobre 2013, qui a fait ses 366 morts à quelques kilomètres de ses côtes, elle a invité, par télégramme, le président du conseil italien d’alors, Enrico Letta, à venir compter les cadavres avec elle.

    Un jour, pourtant, cette femme s’est tue. Durant les trois heures de visite officielle que lui a réservée le pape François, pour sa première sortie pastorale en 2013, elle n’a pas ouvert la bouche. Juste lancé un « merci » in extremis. Et là, le pape lui a renvoyé cette formule qui l’habite encore et continue de la faire avancer : « C’est moi qui vous remercie, vous avez fait de cette petite île une grande cause. » 

    Jeudi 14 janvier, Giusi Nicolini s’est dite « très honorée » de recevoir « une récompense venant de la patrie des droits de l’homme », doublée d’un prix dédié aux femmes. Parce que « pas une n’arrive sur l’île sans avoir vécu de violences », parce que « les violences subies sont une honte qu’elles porteront toute leur vie », elle leur a dédié son prix dans un geste naturel. Car, au fond d’elle-même, la maire de Lampedusa pense le courage dans le camp des migrants ; pas vraiment dans le sien.

   De Paris, ville où elle n’avait séjourné qu’une fois dans sa vie, elle n’a rien vu cette fois. Elle ne s’est pas autorisé de pause culturelle, elle qui se remémore pourtant le Louvre avec des lumières dans les yeux. « Je ne peux pas rester loin de l’île trop longtemps », confie-t-elle, toujours sur le qui-vive. A chaque instant, elle craint le message ou l’appel qui la préviendra qu’un naufrage a eu lieu. Alors, comme une mère italienne, elle vérifie ses textos dès qu’elle le peut et, surtout, s’éloigne le moins possible de chez elle.

   Au président du conseil, Matteo Renzi, qui lui proposait un destin national en politique, cette militante des droits de l’homme, également écologiste, a dit non. Comme à ceux qui voulaient faire d’elle une députée européenne. « Je me serais ennuyée à Bruxelles », lance-t-elle dans un éclat de rire. Giusi Nicolini est une fille de Lampedusa, île qu’elle n’a quittée que pour faire ses études à Palerme. « Ma place est là-bas », répète-t-elle inlassablement. Et pourtant, il n’allait pas de soi que les pêcheurs et les commerçants de ce lieu, qui vit du tourisme, élisent cette femme de gauche. Est-ce sa détermination qui les a séduits ? « C’est une femme aussi forte que sensible, dit d’elle Diego Bianchi, présentateur vedette de l’émission « Gazebo », sur la RAI 3. C’est une vraie femme politique, certes, mais elle n’a pas avec les migrants cette distance que garde en général la classe politique. Elle, elle est humaine au milieu des humains ; simplement et chaque jour. » Cette force qui l’a fait continuer ses combats contre la corruption, même quand l’atelier de son père menuisier a été ­réduit en cendres ou quand sont arrivés des messages de menace devant sa porte ? Sicilienne dans l’âme, elle se dévoile peu ; ne parle pas d’elle, ni des siens. Mais pendant ces vingt-trois années où elle a travaillé comme adjointe, elle a combattu dans l’ombre la corruption, les appétits immobiliers destructeurs, et a fait classer réserve naturelle une partie de son île.

   Elle sait bien que sa stature internationale agace quelques insulaires. Elle n’ignore pas non plus que le collectif Askavusa, de Lampedusa, estime qu’elle n’en a pas assez fait pour ses administrés. « Il suffit de faire le tour de l’île pour observer combien la dégradation prévaut », regrette le collectif. « Les écoles que fréquentent nos enfants sont en mauvais état, le mur de l’une d’elles s’est même effondré en 2015 », rappelle un des membres (qui souhaite rester anonyme). L’absence d’hôpital sur l’île demeure un problème majeur, car il faut dix heures de bateau pour franchir les 200 kilomètres qui séparent Lampedusa de la Sicile. Et puis, on reproche aussi à la militante du droit des migrants l’installation de sept radars militaires, une présence jugée néfaste et contraire au combat écologique premier de celle qui a sauvé les tortues marines du lieu.

   Face aux critiques, c’est le souvenir des vies préservées qui rend le sourire à Giusi Nicolini. « Mon meilleur souvenir, confie-t-elle, ce sont les enfants. Ceux qu’on a sauvés et qui sont restés quelque temps sur l’île. Je pense à cette ­petite fille dont la mère est morte durant le voyage. Brûlée. Nous l’avons gardée un peu, ici, et une institution l’a prise en charge en Sicile ».

   Des exemples, elle en aurait des dizaines. Elle cite des prénoms, et des photos semblent se projeter dans sa tête. Celle du petit Aylan Kurdi, mort sur une plage turque en septembre 2015, l’a beaucoup émue, car Giusi Nicolini ne s’est jamais habituée à l’horreur. C’est la force de cette Antigone moderne, c’est la faiblesse de celle qui n’a jamais de répit dans ce combat : trois embarcations de fortune ont encore été secourues en décembre 2015.

Maryline Baumard

Le Monde, 2016