Le texte qui suit,
reproduit dans son intégralité,
a été publié dans
Le Monde (Jeudi 14 mai 2015).

Parlons de l’idéal. Et pour ce faire, il y a la coopération culturelle. Non pas celle ouverte aux élites. Mais celle qui peut aller vers les masses. Celle qui peut amener les voix du monde aux enfants d’Haïti et aider à faire entendre hors d’Haïti cette culture populaire qui reste la mère nourricière des quelques artistes et écrivains qui font le tour du monde.
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Contre l’élitisme, faisons vivre la culture populaire des Haïtiens !

Lyonel Trouillot


La visite de François Hollande en Haïti rappelle que la langue française est une arme élitiste. La coopératio culturelle doit être ouverte à tous.

    Le président français était le 12 mai en Haïti. Nous n'étions pas nombreux à l'écouter. Déjà qu'il existe un vieil adage en créole, « ay, tou sa se Lafrans » (« ah, tout ça c’est la France »), qui sert à exprimer le scepticisme après un discours que l'on croit sans suite. Et puis, le président s'exprime dans une langue étrangère pour la majorité des Haïtiens, une belle langue que des élites indifférentes au sort de cette majorité utilisent comme outil d'exclusion et de domination.

    Il est temps de mettre fin à ce partage inégal des langues en Haïti. La France pourrait aider à faire que le français ne soit plus le bien de quelques-uns, mais la langue de tous, si elle intégrait ce vœu dans les priorités de sa politique de coopération. La situation linguistique haïtienne fait du français une arme au service de l’injustice et de l’inégalité.

    Et puis, comment convaincre cette majorité que la France sait faire autre chose que parler, que sa politique de coopération avec Haïti aidera à des changements structurels vers plus de bien-être pour l’ensemble et l’établissement enfin de cette sphère commune de citoyenneté qui manque tant à la société haïtienne ? Quelques signes existent bien pour rappeler l’action de la France en Haïti, la route dite de l’Amitié, des cours à l’Institut français, quelques actions et programmes, Total et Air France …

    Il y a bien sûr le passé colonial qui maintient le soupçon. Un soupçon qui ne témoigne pas forcément de la réalité. Il y a des preuves concrètes de formes de solidarité et d’amitié. Comment oublier ceux et celles qui nous ont aidés après le séisme de 2010 ! Comment ne pas entendre les voix des intellectuels qui, pendant la dictature, ont soutenu nos élans vers la liberté ! Comment ne pas saluer le vœu de comprendre et d’aider, montré par des Français, fonctionnaires ou simples civils, vivant en Haïti !

    Il reste que, aux yeux de la majorité des Haïtiens, la France ne semble pas avoir fait la paix avec cette indépendance haïtienne acquise de haute lutte. La victoire militaire d’une bande d’esclaves sur l’armée expéditionnaire levée par Bonaparte, et la réalisation concrète des principes de liberté et d’égalité entre les individus et les races au tout début du XIXe siècle.


TROUS DE MÉMOIRE


    La France a souvent fait passer nos héros pour des barbares. Elle a contribué à l’isolement de l’Etat haïtien pendant une bonne partie du XIXe siècle. Elle s’est fait payer des sommes qui ne lui étaient dues ni en droit ni d’un point de vue humaniste. On pourrait me répondre que tout cela, « c’était hier ». Mais l’amitié ne se fonde pas sur des trous de mémoire. Il y a beaucoup à faire, sur le plan symbolique et dans l’action concrète, pour que les classes populaires voient dans la France une amie sincère.

    Dans notre mémoire collective, la France a contre elle Donatien de Rochambeau (1755-1813, capitaine général de la colonie de Saint-Domingue, il fit preuve d’une grande cruauté dans le combat pour mater la révolte des esclaves), et d’autres fers de lance du racisme intégral. Mais vous avez aussi Hugo, Jaurès, Sartre. C’est avec cette France-là que l’on voudrait causer.

    Elle semble loin, cette France, dans une mise au rancart des choses de l’idéal au nom d’un pragmatisme dont personne ne peut compter les effets positifs. Parlons de l’idéal. Et pour ce faire, il y a la coopération culturelle. Non pas celle ouverte aux élites. Mais celle qui peut aller vers les masses. Celle qui peut amener les voix du monde aux enfants d’Haïti et aider à faire entendre hors d’Haïti cette culture populaire qui reste la mère nourricière des quelques artistes et écrivains qui font le tour du monde.

Lyonnel Trouillot

Le Monde, 2015