Ce point de vue a été publié dans
Le Monde (Dimanche 1
er - Lundi 2 février 2009).

 

Lyonel Trouillot
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Professeur de littérature et journaliste
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Militant haïtien pour la démocratie dans son pays et auteur de recueils de poésie et de romans dont Les Enfants des héros (2002) ou L'amour avant que j'oublie (2007) chez Actes Sud et de l'essai Haïti, repenser la citoyenneté (Haïti, solidarité internationale, 2003). Il a publié en 2008, avec Sophie Boutaud de La Combe, Lettres de loin en loin : une correspondance haïtienne (Actes Sud).
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Situation en Haïti (2004)



Les pays pauvres et l'ogre

L'ÉLECTION D'UN PRÉSIDENT NOIR AUX ÉTATS-UNIS
EST UNE HEUREUSE AVANCÉE. MAIS ELLE NE SIGNIFIE PAS LA FIN
DE L'INJUSTICE ET DU RACISME DANS LE MONDE.

Les Etats-Unis ! Je ne parle pas ici des individus qui, en tant que tels, ne sont ni pires ni meilleurs que les autres humains, mais d'une machine à protéger les intérêts du capital. Je parle de l'Etat dont on oublie, depuis que certaines gauches refusent d'être à gauche, d'analyser les fonctions, l'une de ces fonctions restant d'être le bras armé et l'instance de structuration de l'organisation sociale et du partage inéquitable des richesses. Dans mon vécu de citoyen haïtien, c'est d'abord cela, les Etats-Unis : l'Etat américain dans l'exercice de ses fonctions traditionnelles, à savoir défendre des intérêts et en combattre d'autres.

Comment oublier une occupation de dix-neuf ans (1915-1934) justifiée uniquement par l'appétit impérialiste ? Occupation qui eut pour résultat la mise à mort de la production agricole du pays et le renforcement du sous-racisme local. Comment oublier le soutien à la dictature des Duvalier qui assassina tranquillement des milliers de jeunes Haïtiens ? Comment ne pas partager la colère et l'ironie du poète [Anthony Phelps] qui criait :

— Yankee de mon cœur qui boit
mon café et mon cacao
Yankee de mon cœur qui entre
dans ma case en terrain conquis …

Ce fut cela, hier. Et aujourd'hui comme hier : l'aide sous condition, les relations de dépendance et d'exploitation en connivence avec des secteurs aliénés et corrompus de la bourgeoisie locale. Et puis, actuellement en cours sans la moindre retenue, la mise sous tutelle de l'imaginaire par l'invasion des sectes qui, sous couverture évangélique, prêchent obscurantisme et individualisme, attaquent les artefacts et les symboles de la culture populaire : le vaudou, nos légendes, nos danses …

Comment oublier enfin que, au moment où j'écris cet article, se déroule à Port-au-Prince — capitale de mon pays, Haïti — un festival international de jazz qui ne recevra pas de musiciens cubains, entre autres raisons parce que l'ambassade des Etats-Unis, partenaire du projet, s'est opposée à leur venue ?

Pour un petit pays, pour les faibles et les pauvres, l'Etat américain, c'est un ogre. Il faudra plus que l'arme de la rhétorique et un Noir à la Maison Blanche pour changer les faits et l'image.

Cela dit, comme des millions de personnes de par le monde (sur tous les continents, Barack Obama avait été « élu » bien avant le 4 novembre 2008, et à une majorité de loin plus écrasante que celle que lui accordent les résultats officiels du scrutin), je suis encore sous l'effet de la bonne surprise du résultat de l'élection présidentielle américaine. Il n'est guère coutumier que les élans instinctifs comme les positions réfléchies des Etats-Unis coïncident avec les rêves du reste du monde.

Le monde (l'Occident non compris ; disons : la droite de l'Occident non comprise) a déjà voté plus d'une fois contre beaucoup de choses (contre, par exemple, des guerres aussi bêtes que meurtrières ; contre l'appui inconditionnel à des alliés qui se sentent toujours dans leurs droits, indépendamment de la violence et de la démesure de leurs actions ; contre l'association de deux tyrannies telles que la bondieuserie et le capital) sans que les Etats-Unis n'en tiennent compte.

Je devrais être content, puisque les électeurs américains ont fait, pour cette fois, cause commune avec moi et le reste du monde.

Hélas. Tant de manifestations de joie et de déclarations versent sans s'en rendre compte dans le culte de la personnalité. « Homme fort », « voix chaude » … J'entends beaucoup plus parler de l'ascension de Barack Obama, de sa personnalité, de ses démêlés avec la cigarette, de sa taille et de ses enfants que de son idéologie politique. Pourtant, lui parle une langue claire, articulée, et définit les contours de l'action politique et sociale qu'il entend mener. N'est-ce pas de cela qu'on devrait discuter ? N'est-ce pas ce qu'on devra bientôt subir ou applaudir ?

Et quel « infantilisme » dans cet « on a gagné » qui envahit les rues du monde. En particulier dans ce désir occidental, européen, de transformer l'élection d'un « Noir » ou d'un « métis » (intéressant que les deux termes soient utilisés pour parler du même homme) en une nouvelle béatitude.

Attitude qui n'est pas sans avoir de similitude avec une aspiration individuelle et collective à la bonne conscience, un spectacle pour l'oubli, exactement à la manière dont l'adoption d'un enfant noir ou « le souhait d'avoir un petit-fils métis » peuvent créer l'illusion d'en avoir fini soi-même ou de vivre dans une société en ayant fini avec le racisme et l'inégalité.

Si Barack Obama est sans doute le Noir (ou le métis, tout dépend de qui parle) le plus visible et le plus puissant de la planète, dans la hiérarchie mondiale des races qui existe de fait, les Noirs ne sont pas soudain devenus les égaux des Blancs.

Il faudra pour cela que les richesses et le pouvoir d'agir sur le monde et soi-même soient mieux partagés entre la Grande-Bretagne et la Somalie, qu'on ne fasse plus de tri dans les crimes de l'Histoire qu'on veut bien regretter, que les vaccins et le repas du jour soient moins rares ici que là, que tous les savoirs et toutes les cultures se rencontrent et se fondent en biens communs.

L'élection de Barack Obama est un heureux événement, et marque sans conteste une avancée ; elle n'annonce pas pour autant une révolution, et ne signifie pas la fin de l'injustice et du racisme ni aux Etats-Unis ni dans le monde. L'infantilisme jubilatoire libère sans doute des fantasmes (exotisme « couleur café » chez les Blancs ; illusion identitaire pour cause de ressemblance chez les Noirs) sans forcément aider à penser le réel, le possible, les limites du possible. Or l'urgence n'est-elle pas, toujours, de penser ?

Barack Obama offre pourtant des pistes pour penser. Il tient un discours exprimant des préoccupations universelles. Il est pour cela en rupture avec la rhétorique divisant le monde en alliés et ennemis des Etats-Unis, et il ne se donne pas le droit de cautionner ou d'ordonner tout et n'importe quoi au nom des intérêts et de la puissance de son pays.

Il était jusqu'ici imprévu qu'un être humain puisse, à Port-au-Prince ou à Kinshasa, se retrouver dans les mots d'un président américain. Cela peut signifier deux choses : soit que l'empire, assuré de sa puissance et de son essence immuable, a décidé de se payer une nouvelle apparence, quelque chose qui serait de l'ordre de la chirurgie esthétique.

Soit que l'empire, sous le poids de ses contradictions internes — non dans le légendaire isolement de ses avant-gardes humanistes, mais de manière plus collective —, a enfin atteint l'âge des Lumières, ce qui constituerait un beau revers de l'Histoire à l'heure où, par rapport aux Lumières, d'autres pays semblent faire marche arrière. L'Etat américain et l'extrême droite bondieusarde ont toujours semblé vivre en deçà des Lumières. Et voilà que le porte-parole attitré de l'empire parle comme un citoyen du monde et non comme un géant barbare à la fois gendarme et conquérant, pasteur et prédateur.

La présidence de Barack Obama est porteuse de dangers, comme toute chose en laquelle s'activent l'ancien et le nouveau.

Du côté de l'ancien : pour l'instant, à part quelques mesures répondant à l'abc de l'humanisme, la victoire de Barack Obama n'a qu'une valeur symbolique pour les oubliés et les citoyens de seconde zone que sont les Noirs aux Etats-Unis et les populations d'un grand nombre de pays. Il ne suffit pas d'une origine, d'un effet de représentation pour que les conditions générales d'existence des populations changent.

La couleur n'est pas un mérite, et l'on voit bien l'extrême droite américaine dire : « voyez, nous sommes tous égaux ici (et dans le monde) », alors même que les conditions de vie des oubliés du capital ne changeraient pas vraiment, et que cette même extrême droite combattrait farouchement tout projet de changement réel. Barack Obama, malgré lui, pourrait vite être réduit à un mirage.

Du côté du nouveau : il est aussi envisageable que Barack Obama veuille sincèrement « humaniser » l'empire. Or « l'humanisation » de l'empire conduira forcément à sa mise en danger. Les Etats-Unis ne sont possibles que comme ils sont, en s'imposant comme ils le font. Faire des Etats-Unis un pays comme les autres. En faire un pays frère. Moins américain. Plus humain. Et humain veut dire faible. C'est une faiblesse humaine d'être humble et solidaire. Cette mise en danger-là n'est pas pour me déplaire.

Lyonel Trouillot
© Le Monde