Aimé Césaire

Cahier d'un retour au pays natal

Présence africaine

Paris, 1995

bibliothèque insulaire

   
Martinique
Cahier d'un retour au pays natal / Aimé Césaire ; préface d'André Breton [à l'éd. Bordas de 1947]. - Paris, Dakar : Présence africaine, 1995. - 93 p. : ill. ; 19 cm. - (Poésie).
ISBN 2-7087-0420-6
… pour parler d'Aimé Césaire, il faut prendre le grand large.

René Depestre
in Aimé Césaire, une pensée pour le XXIe siècle, p. 429

Benjamin Péret
1943
   J’ai l'honneur de saluer ici un poète, le seul grand poète de langue française qui soit apparu depuis vingt ans. Pour la première fois retentit dans notre langue une voix tropicale, non pour agencer une poésie exotique, bibelot de mauvais goût d'un intérieur médiocre, mais pour faire éclater une poésie authentique issue des troncs pourris d'orchidées et des papillons électriques dévorant la charogne, une poésie qui est le cri sauvage d’une nature dominatrice sadique, qui mange les hommes et leurs machines comme les fleurs avalent les insectes téméraires.

   Aimé Césaire ne doit rien à personne : son langage n’est qu'à lui, ou plutôt c'est le langage flamboyant des flèches de colibris zébrant un ciel de mercure. Non pas que Césaire interprète la nature tropicale de la Martinique ; il en est une partie composante, à la fois juge et partie de cette nature. Sa poésie a l'allure souveraine des grands jacquiers et l’accent obsédant des tambours du vaudou. La magie noire enceinte de poésie, en elle, s’oppose jusqu'à la rebellion aux religions des esclavagistes où toute magie s'est momifiée, toute poésie est morte à jamais.

   J’ai l’honneur de saluer ici le premier grand poète nègre qui a rompu toutes les amarres et s’en va sans se soucier d’aucune étoile polaire, d’aucune croix du Sud intellectuelle, guidé par son seul désir aveugle.

Préface à la traduction espagnole du Cahier d'un retour au pays natal (La Havane, 1943) ; texte cité dans Tropiques, n° 6-7, février 1943
Daniel Maximin
2009
Cahier d'un retour au pays natal — C'est le chef-d'œuvre initial d'un étudiant de vingt-cinq ans qui est pétri de toutes les cultures du monde, noyé sous les lectures de tous les continents, découvrant à la fois les richesses antiques et modernes d'Europe, d'Afrique, d'Asie (il a déjà tout lu) et rendu presque fou par l'absence d'enracinement de ces mondes dans sa propre terre natale, « terre muette et stérile », et son identité aliénée : « l'atrophiement monstrueux de la voix, le séculaire accablement, le prodigieux mutisme. » Heureusement, l'éruption poétique de son Cahier en 1939 va le sauver du désespoir en lui révélant les réalités cachées de sa propre histoire et de sa propre géologie. C'est le passage d'une vision désespérément horizontale de son pays apparemment sans histoire, sans espoir, sans parole, « cette ville inerte, cette foule criarde, si étrangement bavarde et muette », écrasées par l'oppression et la misère, à la conscience finale d'une identité conquise, d'un peuple debout et libre / […] / debout à la barre / debout à la boussole / debout à la carte / debout sous les étoiles. » Un peuple vertical qui a édifié le monde nouveau des Antilles malgré les obstacles de l'Histoire et les défis des cataclysmes, en construisant son identité avec le secours de la géographie : « ce n'est pas un paysage, c'est un pays, ce n'est pas une population, c'est un peuple. »

Cent poèmes d'Aimé Césaire, édition établie par Daniel Maximin, Paris : Omnibus, 2009
EXTRAIT    Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbres. Je serais mouillé de toutes les pluies, humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l'œil des mots en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.
   Et vous fantômes montez bleu de chimie d'une forêt de bêtes traquées de machines tordues d'un jujubier de chair pourries d'un panier d'huîtres d'yeux d'un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d'une peau d'homme j'aurais des mots assez vastes pour vous contenir et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grand délire de la mentule de Dieu
terre sauvage montée des resserres de la mer avec dans la bouche une touffe de cécropies
terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu'à la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des hommes
il me suffirait d'une gorgée de ton lait jiculi pour qu'en toi je découvre toujours à même distance de mirage — mille fois plus natale et dorée d'un soleil que n'entame nul prisme — la terre où tout est libre et fraternel, ma terre.

   Partir. Mon cœur bruissait de générosités emphatiques. Partir … j'arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J'ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».
   Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : « Embrassez-moi sans crainte … Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai ».

   Et je lui dirais encore :
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. »
   Et venant je me dirais à moi-même :
« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un proscenium, car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse … »

pp. 21-22
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
  • « Cahier d'un retour au pays natal », Volontés (Paris), 1939
  • « Retorno al pais natal » traducciòn de Lydia Cabrera, prefacio de Benjamin Peret, illustraciones de Wifredo Lam, La Habana : Molina y Cia (Colecciòn de textos poéticos), 1943
  • « Cahier d'un retour au pays natal = Memorandum on my Martinique » trad. de Lionel Abel et Ivan Goll, préface d'André Breton, New York : Brentano's, 1947
  • « Cahier d'un retour au pays natal » préface d'André Breton ; ill. de Wifredo Lam, Paris : Bordas, 1947
  • « Cahier d'un retour au pays natal » préface de Petar Guberina, Paris : Présence africaine, 1956
  • « Cahier d'un retour au pays natal » fac-sim. du tapuscrit original présenté par David Alliot, Paris : Assemblée nationale, 2008
Un descriptif précis des éditions successives du « Cahier d'un retour au pays natal » et de ses traductions figure dans la Biobibliographie commentée (1913-1920) des écrits d'Aimé Césaire établie par Kora Véron et Thomas A. Hale (Paris : Honoré Champion, 2013).
Le recueil « Poésie, théâtre, essais et discours » (éd. critique sous la dir. de Albert James Arnold ; Paris : CNRS éditions, Présence africaine, 2013) réunit et analyse cinq états successifs du Cahier d'un retour au pays natal :

publication en revue, Volontés, 1939,
Brentano's, 1947,
« En guise de manifeste littéraire », Tropiques, 1942,
première édition française, Bordas, 1947,
première édition chez Présence africaine, 1956.
sur le site « île en île » : dossier Aimé Césaire

mise-à-jour : 18 septembre 2017
Né à Basse-Pointe en Martinique le 26 juin 1913,
Aimé Césaire est mort à Fort-de-France
le 17 avril 2008

   ACCUEIL
   BIBLIOTHÈQUE INSULAIRE
   LETTRES DES ÎLES
   ALBUM : IMAGES DES ÎLES
   ÉVÉNEMENTS

   OPINIONS

   CONTACT


ÉDITEURS
PRESSE
BLOGS
SALONS ET PRIX