Cet entretien avec Frankétienne et Dany Laferrière,
recueilli par Isabelle Rüf et Eléonore Sulser,
a été publié dans Le Temps (Samedi 19 Mars 2011).
Dany Laferrière et Frankétienne possèdent chacun une manière d’écrire qui semble les opposer. Pourtant, il n’y a pas qu’Haïti qui nourrit leur complicité.

   ACCUEIL
   BIBLIOTHÈQUE INSULAIRE
   LETTRES DES ÎLES
   ALBUM : IMAGES DES ÎLES
   ÉVÈNEMENTS

   OPINIONS

   CONTACT


ÉDITEURS
PRESSE
BLOGS
SALONS ET PRIX

Frankétienne



« Le nègre, en créole, c'est l'être humain »



Le Temps :
En janvier 2010, la terre tremblait en Haïti. Aujourd’hui, c’est le Japon qui fait face à une catastrophe majeure …

Frankétienne : Devant cet événement, un Haïtien pense à ce qui est arrivé il y a un an. Je me souviens de cette prémonition que j’ai eue le 15 novembre 2009, à l’aube. Une voix m’a dit : Frankétienne, voilà dix ans que vous n’avez pas écrit de pièce de théâtre. Ecrivez-en une qui parle de l’écologie mondiale. Votre pays va être durement frappé et ensuite le monde entier. Je me suis réveillé en sueur. Le jour même, j’ai écrit la pièce Melovivi - Le Piège en créole. C’est ce piège qui nous enserre maintenant. Notre petite terre a parfois la diarrhée, parce que nous les humains, dans notre course effrénée, nous l’avons fragilisée.

Dany Laferrière : Grâce aux nombreuses caméras de sécurité, au Japon, on a vu à quoi ressemble la panique pure. Devant ces images, j’ai vu le pendant de ce que j’avais vécu en Haïti, sans pouvoir le saisir. Et puis il y a eu le déferlement du tsunami. Au Japon, les constructions ont mieux résisté, mais le prix de la technologie, c’est la menace nucléaire, que nous n’avons évidemment pas !



Le Temps : Frankétienne, Dany Laferrière, que pensez-vous l’un de l’autre ?

Frankétienne : Je pourrais presque être son père mais disons plutôt que je suis son aîné. Il y a des connivences mystérieuses qui nous relient. Dans Miraculeuse, un livre où je me livre vraiment, j’ai dit cette fraternité entre nous. Haïti a beaucoup d’écrivains, mais Dany a construit une œuvre qui tient. C’est ma réponse à ceux qui sont jaloux de sa rapide célébrité. Dany est possédé de manière passionnelle par la littérature. Moi, je suis un génial mégalomane, le plus grand écrivain de tous les temps ! (Rires.)

Dany Laferrière : C’est étonnant, cette complicité, car nous sommes très différents. Il a, dès le début, compris quelque chose de mon ironie. Frankétienne est devenu un personnage de mes livres, il est dans L’Enigme du retour, dans Tout bouge autour de moi. Il a élaboré un personnage en cohérence entre sa vie personnelle et son œuvre. Il crée un espace culturel dans le monde haïtien. Il est artiste tout le temps, cette énergie qui l’habite ne le quitte jamais. Elle déborde sur le milieu haïtien, avec ses écrits, ses tableaux. Ultravocal est une œuvre fondatrice. Il est capable d’expliquer sa vision à un enfant de 4 ans.



Le Temps : Vos écritures, vos styles sont très différents. Vous, par exemple, Frankétienne, vous avez créé une forme littéraire, la spirale …

Frankétienne : L’Enigme du retour est une spirale ! Les fragments n’y sont qu’apparents. Il y a des rapports discrets que le lecteur intelligent peut nouer entre eux. Le premier livre de Dany qui m’a happé, c’est Cette grenade dans la main du jeune nègre, est-elle une arme ou un fruit ? J’ai aimé cette structure hachée, des phrases comme des coups de poignard qui te transpercent.

Dany Laferrière : Notre écriture est apparemment complètement différente, mais la structure au fond est la même, avec ses mouvements circulaires. Le sentiment de fragmentation vient plutôt du lecteur qui n’a pas la vision d’ensemble, d’un livre à l’autre. Alors que l’œuvre, elle, circule dans un espace, un réseau.

Frankétienne : Il y a, entre nous, une petite différence, une complémentarité : Dany est dans une frivolité, une légèreté, une grâce, qui n’exclut pas le drame. Moi, je parais tout de suite un écorché vif.

Dany Laferrière : Je voyage léger, sans maison. Lui, il construit une énorme maison. Il bâtit lourd mais il peut s’en débarrasser à la seconde même.


Le Temps : Voyageurs légers, vous partagez un même espace, Haïti. Même si vous, Dany Laferrière, vivez à Montréal ?

Dany Laferrière : Le lieu est incontournable. L’espace où on habite n’est pas forcément celui qui nous habite. On peut habiter en Haïti, être très Haïtien, ça ne fait pas de vous un écrivain.

Frankétienne : De manière primordiale, physique et viscérale, oui, il y a un lieu. Il y a un enracinement qui progressivement produit une efflorescence qui est l’essence même de l’universalisme. C’est elle qui te permet de retrouver les autres. Toute œuvre qui se construit, comme la nôtre, est une œuvre nourrie d’un imaginaire toujours en expansion. A partir de ce moment-là, l’espace éclate, l’espace n’existe plus. Même le temps n’existe plus. Nous sommes du Ier siècle, nous sommes du XXIIIe siècle, et nous sommes ici en Suisse. Le temps n’existe plus. C’est la grande vertu de l’imaginaire … D’ailleurs, je crois que la crise que l’on vit est une crise planétaire, qui traduit une panne de l’imaginaire. Nos dirigeants sont en panne …

Dany Laferrière : … et les peuples aussi ! Ils auraient dû exiger plus d’exaltation. Ce qui me frappe d’ailleurs, c’est que, dans la vision occidentale, on dit qu’il faut d’abord le minimum vital, puis un peu de confort et qu’ensuite seulement surgit à la surface des choses une sorte de crème artistique qu’on vous donne par surcroît. En Haïti, c’est l’inverse. Littéralement. Il y a cette lettre d’un jeune garçon que je cite, dans L’Enigme du retour, qui dit : « dites aux gens que quand ils nous envoient du riz, ils ajoutent une caisse de livres, car nous ne mangeons pas pour vivre, nous mangeons pour lire ». C’est vrai. Les gens n’ont pas à manger, mais lisent ce qu’ils trouvent, font de la peinture, de la sculpture, de l’art. Or quelqu’un capable de produire une œuvre d’art est dans le luxe total … sans manger ! D’ailleurs, l’exemple parfait de gens qui sont dans le luxe total sans manger, ce sont les mannequins de Los Angeles : elles ne mangent pas non plus ! (Rires généralisés !)

Frankétienne : Imaginez ! Quel paradoxe ! Quand des idiots, ou des médias simplement préoccupés de sensationnalisme présentent un Haïti pauvre, avec le sida, les tontons macoutes, les kidnappings, les cyclones, les inondations, la misère au quotidien, voilà un pays qui se permet le luxe d’avoir toute une fournée de peintres ! Il doit y avoir en Haïti plus de 10 000 plasticiens. Pour la littérature, là c’est encore pire. On parle de pays analphabète … et puis, tous les 20-25 ans, une fournée d’écrivains les plus divers surgit. Si quelqu’un se donnait la peine de chercher l’indicateur qui mesure la créativité, je crois qu’Haïti non seulement serait dans le top ten, mais peut-être même parmi les trois premiers !


Le Temps : Pourquoi cette vitalité artistique en Haïti ?

Frankétienne : Nous avons connu l’horreur comme toutes les autres îles, même si Haïti a été à l’extrême degré de la terreur colonialiste. A partir de l’indépendance, nous avons cru que toutes les portes allaient être ouvertes. 1804, c’était la lumière, un exemple unique dans l’histoire de l’humanité. Et qu’est-ce qu’on a eu ? Des ratages pendant deux siècles. L’égoïsme d’une petite minorité a reproduit le système qui avait été combattu. Toutes les portes sont restées closes malgré l’indépendance. Et quand les portes restent closes, qu’il n’y a ni fenêtres ni éclaircies. Eh bien, mes chers amis, quand un individu, un être humain est dans cette situation-là, il y a une porte merveilleuse, prodigieuse, magique qui reste ouverte et que personne ne peut fermer : c’est la porte de l’imaginaire !!!

Dany Laferrière : Il faut ajouter qu’Haïti possède sa mémoire. Dans les Caraïbes, Cuba et Haïti, les deux pays qui ont fait la révolution, sont ceux qui ont revendiqué leurs origines africaines et qui les ont ajoutées à leurs origines, européennes, américaines. Tous les autres peuples ont gardé comme référence leur ancienne métropole. Un Haïtien, lui, n’a pas de chemin obligé. Il possède sa mémoire. Quand il prend un avion, il peut aller n’importe où, il est libre.

Frankétienne : Dany met le doigt sur un sujet important. Haïti est le seul pays où le « nègre » a résolu ses problèmes avec le Blanc — je dis ça entre guillemets, il n’y a pas de connotation, ni de haine, ni d’hostilité.

Dany Laferrière : Il n’y a pas de problème : on peut même dire, « ce Blanc est un bon nègre ».

Frankétienne : Le « nègre », en créole, c’est l’être humain. De plus, pour un petit pays, nous donnons déjà l’exemple du brassage humain dans le village global. Haïti, ce n’est pas 28 000 km2, Haïti, c’est la planète !

Dany Laferrière : Les puissants, ceux qui construisent le monde, ont oblitéré l’histoire d’Haïti. Mais dans la mémoire des peuples, elle est demeurée présente, de manière orale. Chaque fois qu’il se passe quelque chose en Haïti, il y a toujours une vieille dame qui dit à son petit-fils : ah, ce pays, ils ont fait l’indépendance, c’est quand même important …

Frankétienne : Pour renforcer la pensée de Dany, je trouve qu’il y a eu une omission impardonnable de la part de Karl Marx. Il écrit Le Capital bien après l’indépendance haïtienne. Et il n’y a pas un mot sur cet événement qui a vraiment mis en question le système de production de l’époque. Il écrivait un livre sur l’économie mondiale et nous, nous avions rompu avec l’esclavage et avec le colonialisme. Karl Marx est resté muet sur l’expérience haïtienne.

Dany Laferrière : Et Dieu sait que l’esclave, c’est la figure absolue ! C’est plus bas que le prolétaire …


Le Temps : Quelle relation avez-vous  au créole ?

Dany Laferrière : Je parle créole dans toutes les langues. Créole, ce n’est pas une langue, c’est ce que je suis. Et ce que je suis peut parler toutes les langues.

Frankétienne : On peut écrire en créole sans exprimer la substance et la profondeur de l’être créole. Les deux langues sont là. Et la langue française fait partie du patrimoine culturel haïtien.


Le Temps : L’écriture, quel rôle joue-t-elle dans vos vies ?

Dany Laferrière : Quand j’ai décidé d’écrire, je me suis demandé quel était l’événement le plus important qui me soit arrivé. Et ce n’était pas la dictature, c’était d’avoir une clé dans ma poche. Je n’en avais jamais eu en Haïti. Et je me suis dit, il faudra que ce soit là que je commence si je veux être écrivain. L’idée n’était pas d’écrire contre, contre l’exotisme, contre la dictature, mais de chercher le pour. Ce qui est plus exaltant, plus dynamique que le négatif. Le négatif appartient encore à la dictature. Ecrire contre, c’est rester enchaîné à quelque chose, c’est se tourner vers le passé. Je ne retourne pas dans le passé. Je remets le passé dans mon présent. Je secoue passé, futur et ça me donne le présent.

Frankétienne : Dans mon cas, j’ai commencé à produire avec la tentation de l’engagement, surtout de gauche qui était alors à la mode. Mais elle n’a pas duré longtemps, parce que le poids de ma naissance, de mon enfance et de ma propre personnalité a été beaucoup plus fort. J’ai compris qu’il fallait me découvrir moi-même. Il y a eu une mutation et le vrai écrivain est né à partir d’Ultravocal en 1972. L’écriture était devenue, pour moi, l’unique moyen de me retrouver et de savoir qui j’étais : enfant sans père, vivant dans un quartier pauvre avec la peau blanche, vivant entouré de petits amis à peau foncée et me regardant, avec mes yeux bleus et ma morphologie nègre — un scandale biologique, lance Dany Laferrière en riant ! —, mais j’ai commencé vraiment à chercher qui j’étais, qui je suis. Aujourd’hui, de plus en plus, j’écris pour me retrouver moi-même. Et l’écriture m’a sauvé de tout. Elle m’a sauvé de la délinquance, de Duvalier, de tous les malheurs qui m’ont frappé et qui n’ont pas eu raison de moi, je suis un survivant de toutes les catastrophes.

Dany Laferrière : L’écriture m’a sauvé aussi, de manière très très concrète. Je travaillais depuis huit ans dans une usine quand je me suis souvenu que je savais écrire. Quand vous arrivez comme immigré, il est très facile de travailler en usine. Il y a toujours des travaux sous-payés à faire, d’autant que j’étais sans papiers à l’époque. Et on peut s’en contenter. Mon cousin, par exemple, m’a dit : ne crois pas que tu vas faire l’intellectuel ici. Mais lorsque je me suis souvenu que je savais écrire, immédiatement j’ai acheté une machine à écrire et j’ai écrit mon premier roman. Ce premier roman m’a donné tout de suite du travail à la télévision. J’ai écrit mon premier livre il y a 26 ans et depuis, je voyage une fois par mois et je n’ai jamais payé une chambre d’hôtel sur la planète. Parce que j’écris, je circule dans le monde librement, sans argent. C’est le summum de l’aristocratie pour moi. Il n’y a rien d’autre qu’on puisse me proposer de faire à la place.

propos recueillis par Isabelle Rüf et Eléonore Sulser

© Le Temps