Le texte qui suit,
reproduit dans son intégralité,
a été publié dans
Libération (samedi 27 - dimanche 28 novembre 1999).

Je suis étonné
de voir à quel point les intellectuels français,
si sensibles
aux horreurs
du monde, aux dominations,
aux oppressions diverses,
peuvent s'accommoder
de ce sigle-paquetage
(Dom-Tom)
où l'on a anesthésié
des peuples entiers.
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Patrick Chamoiseau, « Antan d'enfance », Paris, 1990, 1996
Patrick Chamoiseau, « Texaco », Paris, 1992
Patrick Chamoiseau, « S », Paris, 2002
Patrick Chamoiseau, « Le papillon et la lumière », Paris, 2011
Patrick Chamoiseau, « L'empreinte à Crusoé », Paris, 2012
Patrick Chamoiseau, « La matière de l'absence », Paris, 2016
Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, « Lettres créoles, tracées antillaises et continentales de la littérature 1635-1975 », Paris, 1991

MON JOURNAL DE LA SEMAINE

Enrayer la violence en Corse

Par PATRICK CHAMOISEAU

Né à Fort-de-France en 1953, Patrick Chamoiseau a publié son premier roman, « Chronique des sept misères », en 1986. Il a reçu un prix Goncourt remarqué en 1992 pour « Texaco », chronique à la fois lyrique et réaliste d'un bidonville martiniquais. Outre des souvenirs, « Une enfance créole » (vol. 1 et 2), Patrick Chamoiseau est également l'auteur d'essais: « Eloge de la créolité » et « Les autres créoles », signés en compagnie d'Edouard Glissant, ainsi qu' « Ecrire en pays dominé ».

Libération : Samedi 27 et Dimanche 28 novembre 1999


Attentats en Corse. Les bombes, cette fois, ont explosé en plein jour. Des blessés. L'émoi et la dénonciation sont unanimes. C'est vrai que nous ne pouvons que ressentir un sentiment d'horreur face à ces terreurs aveugles qui s'abattent en sortant d'un autre âge. Beaucoup de nationalistes corses ont condamné ces attentats, d'autres se son tus. Et tout le monde est embarrassé. On peut maintenant prévoir ce qui va se passer: la condamnation sans appel de la violence et un renforcement significatif des forces de répression. Sans doute aussi, de manière souterraine, quelques négociations d'État visant à neutraliser rapidement les accès de colère. Et les choses vont continuer ainsi, entre anesthésies temporaires, éclats, bavures, et sillonnements soudains de terreur déréglée.

Pourtant, la vraie question est la suivante: comment enrayer une telle violence? Je suis assez frappé de voir comment les vieilles démocraties occidentales ­ et singulièrement la France qui en la matière fait figure de lumière ­ s'accomodent de la situation qui est faite à certains peuples qui vivotent dans leur ombre. Il est sûr que toute violence est condamnable. Que devant les blessés frappés à l'aveugle, on ne peut que se sentir solidaire et d'essence étrangère à cette crachée barbare. Mais, lorsqu'on entend cela depuis les Antilles, là où palpite encore (sous le régime de dépendance et d'assistanat généralisés) un reste de fibre nationaliste, on ne peut que se sentir un peu Corse, et même terriblement Corse: je veux dire, frère de cette âme, de cette histoire, de ces traditions, de ce ban d'imaginaire, de ce devenir singulier, qui cherche la voie d'une verticale restauration.

Alors, j'épelle ceci depuis la Martinique: condamner, c'est précieux, envisager est d'autant nécessaire. Il est très regrettable aujourd'hui de ne pas tenter d'enrayer le problème en arguant de la présence (sur la table des négociations) des éclats de violence. Quand on voit les interminables négociations entre Israéliens et Palestiniens; quand on sait comment et combien de compromis ont été passés, comment des courages, des décisions et des audaces se sont tendus entre des gerbes de flammes; quand on sait combien de justes ont payé de leur vie le désir de briser cette spirale infernale; quand on sait comment des hommes de guerre et de paix ont veillé à ne pas se laisser immobiliser par les violences extrémistes; quand on les a vus avancer pas à pas, et espérer que ce pas va modifier l'amadou délétère où s'est alimentée la flambée de violences: on ne peut que mesurer le chemin parcouru avec admiration. De chaque côté, les injustices, les haines, les morts et les rancœurs se sont accumulées. Elles pèsent sur les mémoires. Elles oblitèrent les consciences. Elles altèrent (et pour longtemps) toute sérénité. Malgré cela, des hommes ont continué: on les a vus (éclaboussés par les flammes et par le sang) chercher la petite perle de paix, le petit pas nouveau, la décision cruciale, risquer un geste derrière un autre. En fait, on les a vus — agissant — refuser la violence.

La violence est un écosystème. Un équilibre à moitié clos, incertain, qui a besoin d'un oxygène particulier, et d'une spirale de conditions particulières. Condamner sans agir, c'est lui laisser son biotope infernal. réprimer sans agir est de même nature, et c'est même le nourrir, car toute violence ne fait qu'attiser la violence.

L'agir, ici, ne peut être qu'un écart déterminant qui invalide l'écosystème pervers. C'est une folie de se cacher derrière la folie des extrémistes pour justifier le non-agir. Le vrai courage n'est pas de simplement dénoncer la violence, ou de répondre à la violence par un surcroît de violence légale. Le vrai courage, l'agir véritable, est dans la tentative d'appréhender la vraie difficulté, de s'obliger à regarder l'étoile: je veux dire les principes.

Et quels sont les principes? Ils sont ceux des Droits des Hommes, des Droits des peuples à disposer d'eux-mêmes, à garder main sur l'aviron de leur destin, à choisir en pleine souveraineté les interdépendances qui leur seront nécessaires pour exister au monde. Pour refuser de fixer ces principes, on invoque souvent le vieux crédo démocratique. Les Corses, dans leur majorité, ne veulent pas de l'indépendance, dit-on. Les indépendantistes y sont minoritaires comme dans ces pays que l'on appelle Dom-Tom. C'est vrai. Mais c'est aussi vrai que la conscience n'a jamais été la plus grande part de l'esprit, qu'elle est toujours minoritaire, toujours la plus fragile. C'est vrai aussi que, dans tous les âges des hommes, dans les périodes les plus sombres, quand les droits les plus élémentaires ont été piétinés, c'est vrai que les résistants et les justes n'ont jamais été les plus nombreux.

Je pense à la terrible solitude de Charles de Gaulle à Londres. Je pense aux résistants français que n'importe quel bon samaritain démocratique aurait pu balayer avec un simple référendum. Je pense aux grands moments des histoires des peuples, là où la liberté a surgi de la manière la mieux fondée, et où ceux qui étaient dans le vrai étaient minoritaires, et donc vaincus d'avance par l'addition électorale. Combien de Pieds-noirs me répètent encore à l'envi que les Algériens ne voulaient pas de l'indépendance, et qu'un référendum aurait invalidé le FLN après les feux de la Toussaint. Je leur dis (tout doucement) que le FLN était validé par des principes démocratiques que les principes démocratiques ne peuvent invalider. Je leur dis qu'aucune lumière ne saurait invalider le soleil.

La démocratie nous est un bien précieux; c'est le moins mauvais des systèmes que nous avons appris à opposer aux dictatures minoritaires. Mais la démocratie est un organe vivant. Ce n'est pas un lac, c'est un océan de forces contraires d'autant plus sain qu'il bouillonne à une température proche de sa dissolution. C'est un ensemble brûlant. Il n'y a pas d'acquis en démocratie, il n'y a que de la lutte, que de la vigilance, que le souci d'être attentif au juste, au bon, au vrai. Et, même si le système démocratique permet non seulement la parole contraire, l'expression d'un discours différent, mais aussi la contestation selon des voies légales, cela ne suffit pas pour exempter le dirigeant d'une vigilance sur les réalités de ce champ de force. Le démocrate, plus que tout autre, doit distinguer les brûlures, couver les flammes, deviner dans les marges les cris et les douleurs, soupeser les horreurs aveugles qui sont toujours des réactions désespérées face à une terreur omnipotente. Quand les hommes parviennent à de telles extrémités dans un système démocratique, je m'efforce de me dire que ce n'est pas de la pure démence, que c'est un signe, un appel, un espace génésique (et générique) des grands conflits de demain. Je sais aussi que c'est dans ces lieux agités (ces biocénoses imprévisibles) que germent le plus souvent les élans du futur.

Mais il n'y a pas que la violence comme signe, il y a aussi le silence médusé. Je suis assez étonné de voir à quel point les intellectuels français, et toute l'intelligentsia parisienne, si sensible aux horreurs du monde, aux dominations, aux oppressions diverses, peut s'accommoder aussi facilement de ce sigle-paquetage (Dom-Tom) où l'on a anesthésié (sous opercule démocratique) des peuples entiers. Des peuples échoués dans l'assistanat et la dépendance. Des peuples qui servent de machines à consommer. Peuples déresponsabilisés, gavés de subventions, de protections, de décisions élaborées à des milliers de kilomètres. Un système terrible (et silencieux) où les fourches de la sujétion ressemblent à des arches d'émancipation, de progrès, et de modernité branchée. On pourrait éplucher toute la pensée française du XX° siècle sans trouver une seule ligne qui refuserait l'idée Dom-Tom.

Les dirigeants français qui se promènent aux Antilles, doivent être étonnés de ne pas trouver la moindre idée, le moindre projet d'ensemble, quelque chose qui donnerait du sens aux milliards déversés de manière hyperbolique dans un système qui les transforme là-même en poignées d'inertie et de passivité. La dépendance-assistanat ne génère que de la dépendance et plus encore d'assistanat. Il faut savoir comment les commissaires européens se désolent de voir repartir (faute d'idées, de dynamisme et d'intentions qui puissent les mobiliser) les crédits structurels alloués à nos pays. Durant la dernière réunion de la communauté européenne à Fort de France, on a vu un haut responsable européen distribuer des bons points afin de signaler que, pour une fois, près de 90% des crédits alloués avaient été utilisés, et enjoindre tout un chacun à fournir un effort pour tout avaler avant la prochaine manne. Et nos responsables gestionnaires de s'empresser de chercher dans leur fonds de tiroirs ce qui pourrait capter le reliquat critique; ils vont certainement trouver mais tout cela n'a pas d'âme, car tout cela n'a pas besoin d'âme.

Un autre signe, bien plus consternant, durant le passage de M. Jospin, de nombreux élus martiniquais ont réclamé, à cors et à cris, de disposer de pouvoirs d'intervention dans les Caraïbes, de pouvoir avancer avec ces peuples qui constituent notre berceau naturel et tenter de mieux s'inscrire dans les processus de mondialisation en cours. Des promesses leur ont été faites par le Premier Ministre. Mais, deux jours après cette visite officielle, le Conseil Régional organisait une rencontre entre les économistes de la Caraïbe pour échanger leurs expériences, et définir un projet d'ensemble, pas un des élus en question n'a mis le pied dans ce colloque. Personne de ceux qui réclamaient à gorge déployée un pouvoir dont ils ne savent en réalité que faire.

Pour la Corse, comme pour nos pays, des évolutions statutaires sont nécessaires. De vrais pouvoirs doivent être résolument envisagés, pas des astuces qui ne visent qu'à préserver des postes d'élus et de petites prérogatives gestionnaires. Patrice Lumumba disait aux Belges que l'indépendance ne se donne pas, elle se prend. C'était au temps où les peuples n'étaient pas dominés par leur imaginaire. Aujourd'hui, ceux qui ont charge de décision, doivent s'en tenir aux principes. On ne peut pas organiser un peuple en ses lieu et place. On ne peut pas le «Développer» sous les courroies de la tutelle. On ne peut pas penser son destin à sa place en faisant mine de croire que ses renoncements (nés justement de la sujétion) sont l'expression la plus pure d'une volonté profonde. La volonté profonde de tout homme, de tout peuple, de toute communauté quelle qu'elle soit, c'est d'être libre, de sentir son génie éclabousser son lieu et l'inscrire dans le monde. C'est de s'épanouir autonome dans le choix de ses amitiés, de ses partenaires, de ses interdépendances. Aucun homme d'État ne saurait renoncer à cela pour un peuple.

Dans les années 60, alors que les guerres coloniales de Vietnam et d'Afrique avaient secoué les consciences occidentales, les hommes d'État occidentaux avaient dû prendre des décisions courageuses, lucides, dans le sens de l'Histoire qui veut que les peuples soient libres. Et, même si ces libertés ont avorté en dramatiques échecs, ces peuples se trouvent aujourd'hui dans des situations plus saines que celles qui auraient découlé d'une sujétion directe. Mais ces décisions (déjà pas évidentes à cette époque malgré la violence ouverte des oppressions) semblent brouiller celles qu'il faudrait prendre aujourd'hui. Ce qui, depuis la Corse et nos pays, hèle la conscience des responsables, ce ne sont plus des guérilleros organisés autour d'un vaste rêve: ce sont ces sillons de violence sporadique, des actes soudain désespérés enchâssés dans des silences sidérés ou des désirs d'assimilation et d'auto-disparition névrotique. Ce qui doit lanciner, c'est le marasme des esprits brisés, ces grandes zones en friche de toute idée, de tout projet, de toute énergie. Ce qui doit affliger, c'est cette aptitude à la débrouillardise, au cumul détourné des aides, aux stratégies stériles pour leur assurer une douteuse pérennité. Aux Antilles, cela fait plus de vingt ans que la banane est condamnée, plus de vingt ans qu'elle ne dispose d'aucune équation commerciale, plus de vingt ans que le moindre souffle d'air renverse des hectares entiers; et plus de vingt ans que l'intelligence des planteurs est vouée — non pas à la recherche d'un plan de transition pour se trouver des niches commerciales véritables — mais au maintien irrationnel de la protection tous azimut, de la subvention automatique, de l'avance diligente, des cadeaux de la détaxe et de la défiscalisation. Le discours commercial aux Antilles est celui de la mendicité élevée au rang de lucidité économique, de la perfusion sanctifiée «projet de développement». Et la situation est si désastreuse que les patrons (comme un peu partout dans le monde à pensée libérale) régressent à grande vitesse. Refusent de négocier, remettent en cause le droit de grève, essaient de licencier des délégués syndicaux, s'évertuent à obtenir des Préfets de passage qu'ils envoient la mitraille au moindre mouvement de travailleurs. C'est cela qui sert de réflexion économique et de projet. La lucidité économique ne vise qu'à s'inscrire pour toute l'éternité dans le courant des transferts massifs.

C'est un syndrôme. Il est pour l'instant silencieux mais il contient lui aussi ses germes de violence.Et c'est pourquoi je ne me suis jamais abandonné au sigle Dom-Tom. Je ne suis pas un Domien. Ni un Tomien. J'ai toujours considéré qu'il fallait une belle dose de mésestime de soi et d'obscurcissement de toute dignité, pour désigner son pays, ses histoires, sa culture, sa projection vers le monde, avec un sigle de cette nature. Je ne me suis jamais considéré non plus comme un « ultra périphérique », car je sais que tout homme, et encore plus tout peuple, doit charroyer son centre en soi. Le monde a changé. Les vieilles centralisations en nations closes, en empires sourds et en métropoles orgueilleuses a vécu. Les Centres effectifs et les désirs de Centres sont potentiellement multiples. Le divers des identités devenu fluides, des langues et des peuples qui se rencontrent et s'informent mutuellement, est une donnée active de nos consciences. La relativisation généralisée des imaginaires augmente nos clairvoyances sur le risque d'une standardisation générale. Nous pouvons désormais penser une Unité humaine qui n'est pas l'unicité. Une France où la France serait riche de la Corse, et la Corse heureuse d'être souveraine en France. Une France riche de ses rapports ancestraux avec les peuples de ses anciennes colonies ? Nous pouvons concevoir des communautés harmonieuses qui tirent leur cohésion complexe et leur solidité du respect de leurs diversités, qui se nourrissent du chatoiement des langues et des manières, des terroirs, des histoires, et des richesses identitaires. Nous savons que les empires s'effondrent toujours car ils génèrent en eux-mêmes et autour d'eux, trop de silences de toutes natures.

Pour enrayer la violence, il faut inscrire son geste à cette exacte place. Le calme policier n'est pas l'ordre des peuples. La violence de Corse ou l'anesthésie provisoire des Antilles, n'est que le signe d'un déficit politicien. Le symptôme de principes asphyxiés. L'indice d'une démission de la vraie Politique. Les meilleurs amis de la France sont les indépendantistes de Corse, de Bretagne, des Antilles, de Nouvelle Calédonie, de La Réunion ... car ce sont les seuls qui refusent un rapport de sujétion pour entrer dans la fraternité vraie, le partenariat respectueux, l'échange complexe où l'on se change sans déperdition et sans amputation. Où l'on s'humanise mutuellement. Dessous l'horreur des bombes aveugles — et ce refus sans faille que je leur oppose — j'entends cet appel vers un plus d'humanisation, un mieux de courage politique. Je suis un Corse car je suis Antillais. Et je suis tout cela parce que je suis un Homme.