Mario Vargas Llosa

Le Paradis  un peu plus loin, roman traduit de l'espagnol par Albert Bensoussan

Gallimard

Paris, 2003

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peintres des îles
  Gauguin  

parutions 2003

Le paradis un peu plus loin / Mario Vargas Llosa ; trad. de l'espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan avec la collaboration d'Anne-Marie Casès. - Paris : Gallimard, 2003. - 531 p. ; 21 cm. - (Du monde entier).
ISBN 2-07-076913-5

NOTE DE L'ÉDITEUR : Le 7 avril 1803 naît à Paris la militante féministe et ouvriériste Flora Tristan, fille d'un officier péruvien au service du roi d'Espagne et d'une bourgeoise parisienne. Un siècle plus tard, le 8 mai 1903, son petit-fils, Paul Gauguin, meurt seul et presque aveugle dans son faré des îles Marquises. Le curieux rapport entre les deux dates, tout comme les liens de parenté entre le peintre et l'activiste politique ne sont ici que le point de départ d'un récit qui met en scène leurs vies parallèles et leur destin commun.

Sous la plume de Mario Vargas Llosa, Flora Tristan et Paul Gauguin deviennent Flora et Paul — Florita l'Andalouse et Koké le Maori —, deux êtres libertaires, passionnés et profondément humains, mais hantés par une quête de l'absolu qui leur donne une dimension tragique. Ils iront jusqu'au bout de leurs rêves et ils paieront cher leur audace. Pourtant, leur chute semble aussi admirable que leur envol, car elle est porteuse d'espoir.

Ce roman nous dit que le Paradis qu'ils recherchaient se trouve toujours un peu plus loin, mais il le fait dans une langue qui nous le rend très proche : celle des grandes utopies politiques et artistiques qui ont marqué les temps modernes.

« Le roman n'est-il pas un genre ambigu ? S'il autorise beaucoup de libertés, il ne rend pas pour autant licite le n'importe quoi, et cette attitude de pilleur de tombes qui, à la recherche de bijoux dans les cercueils éventrés, faute de mieux, s'empare de tibias que, pour la revente, il transformera en godemichets. J'en demande pardon au lecteur, mais c'est bien l'impression qu'il éprouvera à son tour s'il feuillette ces pages d'un auteur à court d'inspiration ... »

Angelo Rinaldi ne vise pas Maria Vargas Llosa dans les lignes qui précèdent — compte-rendu d'un roman qui met en scène Roger Vailland, Le Figaro littéraire du 19 février 2004 —, mais la critique qu'il adresse au dernier roman de Chessex s'applique à celui de Vargas Llosa qui brouille les genres, réduit les contenus et dénature les parcours.

LE PARADIS PERDU DE MARIO VARGAS LLOSA
Jean-Jo Scemla


Qui jusqu'à présent se souciait de savoir si Gauguin était homosexuel ? Désormais, la question se pose, comme l'une des plus débattues, à l'occasion du centenaire de sa mort. Une critique universitaire américaine dénonce en Gauguin, un colonial, sexiste et pédophile, et aussi un homosexuel. Vargas Llosa reprend la thèse et s'y vautre, dans une biographie romancée, Le Paradis — un peu plus loin.

Selon lui l'homosexualité serait le secret du peintre et de son œuvre. Daniel Guérin avait bien noté, il y a un demi-siècle, l'épisode Jotepha, raconté par Gauguin dans Noa Noa. Gauguin et le Tahitien Jotepha s'enfoncent dans la montagne à la recherche d'une essence particulière de bois. Le jeune homme, vêtu d'un simple paréo, ouvre le chemin de Gauguin, qui lève les yeux vers l'or de ce corps musculeux. Gauguin se dit traversé d'un trouble mais, quand son compagnon se retourne, il n'y pense plus. Les deux hommes traversent la rivière. Daniel Guérin, peu suspect d'homophobie, avait blagué, affirmant que l'anecdote prouvait que le peintre était un incorrigible hétéro. Si quelque chose mérite d'être retenu du trouble de Gauguin, c'est le courage inhabituel à cette époque pour le rapporter dans Noa Noa (1891). Gauguin manifestait l'incontestable liberté de tout dire.

La statuette d'Oviri (le sauvage, ainsi qu'il se nommait lui-même) n'offre-t-elle pas une figure mi-homme mi-femme ? Oviri a les cheveux longs, une poitrine de femme et la virilité d'un colosse, capable d'étouffer de son bras le loup pendant à ses flancs. Gauguin, toujours aussi libre et provocateur, se désignait à la fois comme « le sauvage et la sensitive ». Ce vocabulaire relevait plus, à ses yeux, de catégories philosophiques et de considérations démiurgiques que sexuelles. On peut admettre que Gauguin appréciait les formes ambiguës et s'intéressait à la figure mythique de l'hermaphrodite dans la philosophie néoplatonicienne, il est hasardeux pour autant d'en faire un obsédé d'homosexualité. C'est oublier enfin que les critères physiques de différenciation sexuelle en Polynésie sont sensiblement différents des nôtres. La femme et l'homme polynésiens, pour n'être pas des androgynes, n'en restent pas moins fort peu différenciés à nos yeux d'Occidentaux. Segalen est très éloquent sur le thème, dans son Hommage à Gauguin.

Dans leur désir d'élargir le champ des recherches, des historiens américains abordent sans finesse des domaines inexplorés. L'un d'eux, par exemple, observe que Gauguin débarque à Tahiti avec les cheveux longs. Pourquoi se demande l'historien ? Parce que Gauguin, ayant constaté la méfiance des Tahitiens, à l'égard des blancs de la colonie, aurait décidé d'endosser auprès des Tahitiens le statut d'efféminé, pour en être mieux accepté. Telle est la démonstration bien compliquée que propose Stephen F. Eisenman, déchiffreur de terres nouvelles pour la recherche, et très fixé sur la Gender Liminality, dans Gauguin's skirt (1997).

Le portrait d'Haapuani, le jeune « mage » ami de Gauguin, fait aussi partie des arguments avancés outre-Atlantique. Gauguin a représenté Haapuani enveloppé d'une cape rouge ; le jeune homme — et non l'homme mûr du roman de Vargas Llosa — porte les cheveux longs, une fleur à l'oreille et les jambes nues. Il n'en faut pas plus pour que des critiques y voient le portrait d'un homosexuel. Gauguin a certes déjà représenté quelques mahu qui sont les efféminés tahitiens. Sans jamais renoncer au primat d'une vision toujours personnelle, il peignait ce que, d'une manière générale, il avait sous les yeux, en conformité avec la leçon du Talisman délivrée à Sérusier. Ainsi, au pied du personnage d'Haapuani se trouvent un oiseau et un chien rouge en plein entretien. D'aucuns voient dans ce couple déparié une preuve supplémentaire des goûts contre-nature du peintre, quand Gauguin n'a fait que représenter les deux espèces présentes sous ses yeux et dont l'une a aujourd'hui disparu de la surface de la Terre. Des ossements de l'oiseau ont été retrouvés, et l'on a pu reconstituer sa silhouette grâce à son ADN, jusqu'à ce qu'un ornithologue, Michel Raynal, reconnaisse sa représentation dans la toile de Gauguin.

Mais l'outing de Gauguin se prépare. Vargas Llosa, paparazzi de la littérature, veut le scoop. En deux phrases — pas même un morceau de bravoure que justifierait une exigence littéraire — le romancier poursuit à sa manière l'anecdote de Jotepha, racontée par Gauguin dans Noa Noa, prise comme amorce : les deux hommes traversent la rivière et, avant d'arriver à l'autre rive, Gauguin s'est libéré du dernier des tabous, l'homosexualité selon le romancier, qui se donne ainsi un rôle vertueux et se fait plaisir en même temps. Vargas Llosa rend service à Gauguin. En l'émancipant, il l'agrandit. Le héros équivaut bien à une légende, il fonctionne comme un mythe et devient comme lui une auberge espagnole.
 

Haapuani, un héros polynésien

Vargas Llosa ne s'intéresse pas à Haapuani, ignorant qu'il s'agit d'un authentique héros de Polynésie, l'un de ceux qui allaient aider leur peuple à passer d'un système culturel à l'autre. Tous les anciens initiés-arioi de Polynésie ont joué ce rôle de passeurs. Vargas Llosa affirme dans son roman que Haapuani n'est pas homosexuel. Son but est de montrer que « son » Gauguin veut peindre Haapuani comme tel pour mieux, affirme-t-il, rendre hommage à cette tolérance polynésienne envers l'homosexualité, celle-ci comprise comme dépassant toutes les tolérances. La tolérance, elle-même, restant insuffisante.

Haapuani représente l'homme des Marquises le plus érudit de son temps dans les deux cultures : il parle un français impeccable appris à l'école de la mission et il a reçu la meilleure formation traditionnelle marquisienne. Choisi, depuis son enfance, pour devenir le dépositaire de la tradition, il est devenu maître dans tous les arts. Sa réputation atteint l'archipel du Nord où l'on admire ses sculptures. Il est maître de chant, de danses, du grand tambour. Il dit les généalogies et le passé légendaire. Il représente celui qui sait pour tous, garantit le passé et assure l'avenir. Tous le respectent jusqu'aux autorités publiques, qui lui confient l'organisation des fêtes et des cérémonies au chef-lieu d'Atuona. C'est pourquoi, il est normal de le voir ainsi accoutré — déguisé à nos yeux —, avec les cheveux longs (signe aristocratique), une cape rouge (signe de « prêtrise » ancienne), et même des fleurs à l'oreille, que les missionnaires pourchassent chez tous les autres comme signe païen. En 1920, Haapuani deviendra le principal informateur de l'ethnologue américain Edward G. Handy qui, très impressionné, lui rendra hommage. C'est l'originalité, l'exception de ce personnage que Gauguin a voulu rendre dans toute sa munificence, non comme une apparition extravagante, mais comme un homme en face de qui peut et doit se ressentir un sentiment d'étrangeté, une altérité radicale. Haapuani est « ailleurs ». Que cette inquiétante étrangeté soit limitée à l'homosexualité représente un appauvrissement, une réduction dommageable.

L'histoire même de Gauguin dépassera toujours tous les romans, et son œuvre n'a pas fini de nous éclairer. Son travail et ses combats concentrent les grands enjeux défiant notre époque, la possibilité même de l'en allée vers l'autre, le travail pédagogique sur soi-même, l'aptitude à discerner la diversité du monde, et à s'en réjouir. Il suffit de regarder sans hâte, ni prévention. Gauguin reste un monstre (dixit Segalen), jamais là où on croit le trouver, toujours « un peu plus loin ». Un homme à part, inclassable ; ni Français, ni Polynésien ; son identité mal découpée est suspecte. Où le ranger et comment interpréter le secret d'Haapuani ? Vouloir caser le mystérieux tableau sous l'étiquette « gay » peut se comprendre. L'explication confortable rassure, en effet, face au portrait d'un jeune initié des Marquises d'autrefois, à la fois énigmatique et serein, puissant et raffiné, incarnant une souveraineté éloquente, mais inconnue ou inconcevable pour l'esprit occidental. Gauguin propose de nous arrêter sur l'insaisissable Haapuani, un homme lointain que son œuvre rapproche.

Rien ne peut empêcher un romancier célèbre d'imaginer ce qu'il veut et d'écrire des bêtises. Gauguin homosexuel ? Soit ! sauf si le point de vue s'avère non pertinent, si la grille de lecture s'effondre à l'épreuve et occulte l'essentiel du tableau. Le romancier contredit les données connues du contexte et néglige l'intention du créateur, son sujet. Le livre de Vargas Llosa a été accueilli par des dithyrambes en France. Un chef d'œuvre ! s'est-on écrié partout, sans que personne n'y trouve à redire en ces temps corrects. Chaque critique s'étant bien gardé de soulever un sourcil et de se livrer à des commentaires, tout s'est passé, une petite lâcheté après l'autre, comme si la thèse allait de soi. Or, je ne le crois pas et m'interroge sur ce qui permet ces phénomènes, ces façons de participer en se taisant et ces autres, plus allusives à force d'assurance. « Quant à la question de l'homosexualité dont Gauguin ferait l'aveu », dit l'un des commissaires de la récente exposition Gauguin Tahiti (Hors-­série du magazine Beaux Arts, novembre 2003) en répondant à une question sur la sexualité en général. Le propos à l'anodine formule homologue à sa façon. Il entérine non une position critique, mais l'air du temps. Aucune tombe du cimetière d'Atuona n'a tressailli, tient à préciser un ami de là-bas !

COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
  • Mario Vargas Llosa, « El paraíso en la otra esquina », Madrid : Alfaguara, 2003
  • Mario Vargas Llosa, « Le paradis — un peu plus loin », Paris : Gallimard (Folio, 4161), 2005
  • Mario Vargas Llosa, « La fête au bouc », Paris : Gallimard, 2002 ; Gallimard (Folio, 4021), 2004
  • Mario Vargas Llosa, « Le rêve du Celte », Paris : Gallimard (Du Monde entier), 2011 ; Gallimard (Folio, 5587), 2013

mise-à-jour : 24 octobre 2013

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