Le texte qui suit, reproduit dans son intégralité, a été publié dans Charlie Hebdo | 1361 | 22 août 2018

On l'a souvent qualifié de misanthrope. Il est lucide jusqu'à l'orgueil, et il a trouvé la forme écrite pour exprimer les méandres épineux de cette lucidité. Comment la définir ? Par une phrase de lui, peut-être : « L'intrigue est faite pour ceux qui connaissent déjà le monde ; le récit est fait pour ceux qui veulent le découvrir. » Naipaul n'est pas un auteur de best-sellers américains.
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V.S. Naipaul
né à Trinidad en 1932
est mort à Londres le 11 août 2018
V.S. Naipaul, « Miguel Street », Paris, 1999
V.S. Naipaul, « La moitié d'une vie », Paris, 2002
V.S. Naipaul, Je suis la somme de mes livres (Stockholm, 7 décembre 2001)
Philippe Lançon, « Les îles », Paris, 2011…

Le regard nu de Naipaul

par Philippe Lançon

La vie de l'écrivain V. S.  Naipaul, qui vient de mourir, a été encombrée par quelques polémiques, mais il a eu la chance de publier à une époque où ces polémiques, qui attirent d'abord ceux qui ne lisent pas les livres des auteurs qui les suscitent, ne pouvaient pas tout à fait nuire à la reconnaissance de son travail. La réaction à sa mort de l'écrivain Salman Rushdie, l'un de ses meilleurs ennemis, est sur ce point emblématique : « Nous avons été en désaccord toute notre vie sur la politique, sur la littérature, et je me sens aussi triste que si j'avais perdu un grand frère aimé. » On n'est pas obligé d'être en accord — ou en désaccord — avec ce qu'il a écrit ou dit de désagréable sur l'islam,  l'Inde,  le Pakistan, les femmes écrivains, pour lui reconnaître une vertu rare : sa rude attention au monde, aux gens qui le composent, et sa résistance aux discours qui, sous prétexte de le changer, semblent faits pour le déguiser.

Sa biographie par Patrick French, hélas non traduite, s'intitule : The World Is What It Is. C'est la première phrase de son grand roman africain, À la courbe du fleuve (1979), qui se déroule dans une ville menacée par de sinistres libérateurs : « Le monde est ce qu'il est. Ceux qui ne sont rien, qui se permettent de ne rien devenir, n'y ont pas de place. » Ces phrases sont un constat. Elles sont écrites par un homme qui a passé une bonne partie de son existence, depuis son île antillaise natale, à donner vie et parole à ceux qui ne sont rien. Le problème, avec ceux qui écoutent ceux qui ne sont rien, ou avec ceux qui pensent à leur place, c'est qu'ils finissent par les dissoudre dans un symbolisme — le symbolisme du pauvre, de la victime — qui éloigne les seconds de toute responsabilité. C'est peu dire que Naipaul n'est jamais tombé dans cette facilité. La justesse de son regard ne fait pas crédit à ceux qui en bénéficient.

Sa non-complaisance est particulièrement nette lorsqu'il écrit sur ce personnage devenu l'objet d'autant d'agressivité que de complaisance : le « musulman ». Naipaul n'avait pas une grande sympathie pour l'évolution politico-névrotique de l'islam et les manipulations d'État dont cette religion fait l'objet. Il se méfiait des individus et des pays convertis. En 2001, s'apprêtant à recevoir le prix Nobel de littérature, il dit à Libération : « Je sais que la gauche a des tas d'explications au fait qu'une vingtaine d'individus aient choisi de s'immoler pour gagner le paradis, la crise israëlo-palestinienne, l'impérialisme américain, mais pour moi les événements du 11 septembre sont des actes de pure haine religieuse. » Ce genre de propos déplaisait déjà, voilà presque vingt ans, à toutes sortes de commerçants, d'universitaires et de bien pensant.  Que n'entendrait-on aujourd'hui, malgré tant d'attentats !

Pourtant, si on lit les deux livres qu'il a consacrés à l'islam dans les pays non arabes, Crépuscule sur l'Islam (1981) et Jusqu'au bout de la foi (1998), on bénéficie aussitôt de sa qualité d'écoute, d'observation et de compréhension des musulmans qu'il rencontre. Simplement, cette qualité est rugueuse. La victime n'a aucun droit particulier au mensonge. Pour reprendre un mot à la mode, si Naipaul est précis, il n'est pas empathique. On l'a souvent qualifié de misanthrope. Il est lucide jusqu'à l'orgueil, et il a trouvé la forme écrite pour exprimer les méandres épineux de cette lucidité. Comment la définir ? Par une phrase de lui, peut-être : « L'intrigue est faite pour ceux qui connaissent déjà le monde ; le récit est fait pour ceux qui veulent le découvrir. » Naipaul n'est pas un auteur de best-sellers américains.

LE SPAGHETTI DE COPPOLA

Il craignait l'adaptation de ses livres au cinéma, cette industrie de l'intrigue. L'écrivain Tariq Ali vient d'écrire une histoire que Naipaul lui aurait racontée. Francis Ford Coppola invite chez lui l'auteur d'À la courbe du fleuve, qu'il pense adapter. Ce n'est pas surprenant. Apocalypse Now est inspiré par Au cœur des ténèbres de Conrad, roman auquel fait écho celui de Naipaul. Coppola annonce que George Lucas, le producteur et réalisateur de Star Wars, va les rejoindre pour déjeuner. « Georg Lukács ? dit Naipaul. Je le croyais mort. » C'est du philosophe hongrois qu'il parle. Pendant le repas, Coppola, que Naipaul appelle « Mister Ford », sort le projet de scénario. Un spaghetti tombe sur sa chemise. Il essaie de l'avaler tandis qu'il tend les feuillets à son invité. Naipaul trouve la scène si vulgaire qu'il se lève et s'en va. On dirait presque une scène du Parrain.

Dans la biographie de Patrick French, la visite à Coppola est différente. Naipaul est accompagné par sa nièce. Coppola le reçoit pour parler d'une adaptation de Guérilleros, non d'À la courbe du fleuve. La nièce raconte : « C'était une belle maison, et il avait préparé des plats italiens pour nous, du porc. Oncle Vido n'aimait pas ça. George Lucas a débarqué et a commencé à parler de la réalisation de Star Wars. Oncle Vido était très calme, et il a dit de manière très calculée qu'il ne connaissait rien à l'industrie du divertissement. Il a dit : " Je ne connais pas Star Wars, les films ne m'intéressent pas. " » Fin du projet.

Naipaul a-t-il deux fois rendu visite à Coppola pour lui faire une scène ? C'est peu probable. Alors, quelle est la bonne version ? À mon avis celle de la nièce ; mais l'autre est encore plus drôle, c'est une version d'écrivain. Concluons par ce qu'il disait à Libération de son rapport au cinéma : « Il est difficile de comprendre ce qu'était le cinéma pour un adolescent dans les années 40, l'excitation que cela procurait, le plaisir d'aller voir un film comme High Sierra avec Bogart et Lupino. Aujourd'hui cette passion est finie, le cinéma n'est plus que technique, commerce, exhibitionnisme, répétition. Mais à Trinidad, ma culture, c'était le cinéma. Non seulement, je ne serais pas devenu écrivain sans le cinéma, mais même je serais mort sans le cinéma, je serais mort dans cette désolation coloniale. Le cinéma m'a donné le monde. »

© Charlie Hebdo, 2018