Philippe Lançon, « L'autre bout du monde », Charlie Hebdo, 21 mars 2019Le texte qui suit, reproduit dans son intégralité, a été publié dans Charlie Hebdo | 1391 | 20 mars 2019

Soudain, depuis quelques jours, la Nouvelle-Zélande n'a plus rien de nouveau. Ses survivants, ses blessés sont aussi vieux que les nôtres ; et ses morts, ses pauvres morts ont comme les nôtres de grandes douleurs
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Philippe Lançon, « Les îles », Paris : JC Lattès, 2011
Philippe Lançon, « Le regard nu de Naipaul », Charlie Hebdo, 22 août 2018

L'autre bout du monde

par Philippe Lançon

L'autre bout du monde est de moins en moins loin. Après avoir longtemps cru que c'était pour le meilleur, on commence à sentir que c'est aussi, et peut-être de plus en plus d'abord, pour le pire. Quand j'étais enfant, ce bout du monde avait un nom : Nouvelle-Zélande. En cours de géographie, on nous disait qu'il était sur la terre à l'exact opposé de la France ; que c'était, en somme, la France à l'envers. Si on perçait à Paris un trou dans la terre en ligne droite jusqu'à en ressortir, c'était à Wellington qu'on reverrait la lumière. La Nouvelle-Zélande était la jumelle noire de la France. J'imaginais non pas des îles, mais un hexagone à l'envers, avec des gens parlant un français incompréhensible, pieds en haut et langue en bas. Était-ce du verlan ? Non : le verlan était bien de chez nous. Je ne me souviens plus de cette langue beaucoup plus complexe, mais, en tout cas, je suis certain de l'avoir parlée. Je regrette de n'en avoir pas fixé la grammaire. C'était la langue magique et mystérieuse de l'autre bout du monde.

La présence de ce pays si proche à force d'être lointain devenait concrète par le rugby. Les matchs France/Nouvelle-Zélande avaient quelque chose de particulier, fixé par ces splendides maillots noirs et par le joli mot d'antipodes, et d'autant plus que la Nouvelle-Zélande, si j'ose cette expression par les temps qui courent, était la Mecque du rugby. Qu'elle fiche presque systématiquement une raclée à la France n'avait rien de scandaleux. Les All Blacks, sur le terrain, étaient ce que la France aurait pu être. Le chant féroce et indigène qu'ils entonnaient en se tapant sur les cuisses avant chaque rencontre avait autrement plus de charme que La Marseillaise. Que peut-on entendre d'autre de l'autre bout du monde ? Et comment, étant français, pouvait-on ne pas être maori ? Montesquieu, dans ses Lettres persanes, aurait dû poser la question.

J'avais fini par mélanger l'accès souterrain à ce miroir inaccessible avec Voyage au centre de la Terre, le roman de Jules Verne, qui, si je me souviens bien, débute en Islande. Creuser un trou depuis chez moi, exactement depuis ma chambre, pour me retrouver dans la maison d'une famille néo-zélandaise, qu'elle soit anglo-saxonne ou maori, tout cela m'enthousiasmait. Plus tard, les Chinois, nombreux là-bas, ont ajouté une couche à l'enthousiasme. J'en ai croisé à Hongkong. Ils revenaient rendre visite à leurs familles. J'étais adulte et journaliste, désormais. Ils me parlaient sans le savoir de mon enfance. Je rêvais du lieu d'où ils venaient, je les écoutais m'en parler. Ils n'avaient pas forcément une vie très drôle, même si elle avait lieu dans un cadre naturel souvent exceptionnel ; mais c'était une vie paisible, aérée, une vie que je croyais préservée des fureurs de l'Histoire. La Nouvelle-Zélande était le pays du rugby, des moutons, des grands espaces et des émigrants, un lieu pacifique où refaire sa vie.

Plus tard, j'ai appris que c'était aussi celui où l'on avait tourné l'essentiel du Seigneur des anneaux. Tiens, me suis-je dit, le terrible Mordor est donc là-bas, au-delà des vertes vallées, des grands lacs et des derniers glaciers ? Je ne pouvais imaginer qu'un jour ce tunnel secret que j'avais creusé depuis ma chambre le serait ouvertement et au fusil d'assaut depuis les anciens locaux de Charlie, depuis le Bataclan, jusque dans deux mosquées d'une ville baptisée Christchurch, la deuxième du pays, quel nom. Soudain, depuis quelques jours, la Nouvelle-Zélande n'a plus rien de nouveau. Ses survivants, ses blessés sont aussi vieux que les nôtres ; et ses morts, ses pauvres morts, tels ceux évoqués par Baudelaire, ont comme les nôtres de grandes douleurs : “ Vieux squelettes gelés travaillés par le ver, / Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver / Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille / Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille. ” J'aimerais, par cette chronique, contribuer à les préserver de cette solitude, de cet oubli.

Certes, on n'a pas eu besoin de ces nouveaux attentas pour comprendre qu'il existait depuis longtemps un autre miroir, moins aimable que celui dont je rêvais enfant : celui où se contemplent et se stimulent les terroristes, qu'ils soient islamistes ou d'extrême droite. Ce sont les mêmes produits avariés de ce monde où il n'y a plus de bout du monde, plus de réserve, ni politique ni écologique. La violence et la pollution plantent partout leur drapeau à tête de mort là où l'homme vit, et il n'est plus un jour, un journal, une radio, une télé, mille tweets, pour nous permettre de l'oublier. Le petit tunnel magique qu'on creusait vers le magique au-delà, c'est fini. Du moins pour moi citoyen. Reste l'écrivain. Et les enfants qui, depuis leur chambre, je l'espère en tout cas, finissent toujours par aboutir dans un pays qui leur est propre, un autre bout du monde, le pays de Jamais Jamais ; celui où il reste indispensable, modestement, simplement et librement, d'imaginer et de respirer.