John Banville

Infinis

Robert Laffont - Pavillons

Paris, 2011

bibliothèque insulaire

   
Irlande
bestiaire insulaire
parutions 2011
Infinis / John Banville ; trad. de l'anglais (Irlande) par Pierre-Emmanuel Dauzat. - Paris : Robert Laffont, 2011. - 295 p. ; 22 cm. - (Pavillons).
ISBN 978-2-221-11582-4
Une scène pittoresque, n'est-ce pas ? Un moment à la Watteau, peut-être, ces personnages qui vaquent à leurs affaires ambiguës, dans une lumière incertaine, au déclin du jour.

p. 261

Mathématicien célèbre pour ses brillantes hypothèses sur l'infini, le temps et la pluralité des mondes, Adam Godley va mourir dans une chambre isolée du plus haut étage de la maison familiale, Arden House au cœur de l'Irlande — au milieu de nulle part (p. 38).

Ursula la seconde femme du brillant scientifique, le jeune Adam son fils et sa femme Helen à la beauté troublante, Petra sa fille — toute petite et maigre, avec un visage en forme de cœur et des yeux hagards (p. 16) —, quelques voisins et amis s'agitent à proximité pour tromper l'attente. Présents également Rex le vieux labrador, Zeus et Hermès descendus de l'Olympe, observent et commentent les agissements de la famille et des proches confrontés à l'approche de l'indicible.

Arden House, où John Banville met en scène cette veillée funèbre, évoque autant les lieux d'une fantasmagorie shakespearienne que le jardin d'Eden après la chute ou une Arcadie dont le souvenir vacillerait sans pouvoir s'effacer. La présence des dieux et les malices qu'ils s'autorisent s'inscrivent sans heurt dans un récit dont la trame et le ton rappellent Kleist — Amphitryon — ou Tchekhov.
EXTRAIT    Rex le chien est un observateur attentif des usages des êtres humains. Il a toujours été attaché à cette famille, aussi loin qu'il s'en souvienne, le passé étant pour lui un lieu informe et douteux, peuplé d'ombres et bruissant de prémonitions incertaines, de spectres indistincts. C'est lui qui a la garde de ces gens. Ils ne sont pas difficiles. Il mange obligeamment la nourriture qu'il leur plaît de mettre devant lui : pâtée, croquettes et cet étrange os du jarret quand Ivy Blount pense à le mettre de côté pour lui ; il s'est habitué à cette pitance, même si dans ses rêves il pourchasse des créatures chaudes et rapides et se régale de leur chair fumante. Il a ses obligations — surveiller le portail, chasser les colporteurs et les mendiants, monter la garde contre les renards — et il s'en acquitte scrupuleusement, malgré les années qui passent. Avant qu'on ne porte le vieil Adam endormi dans la Chambre du Ciel — au passage, c'est Duffy qui s'en est chargé — et qu'il refuse de se réveiller et de redescendre, c'était à Rex de l'emmener faire sa petite promenade quotidienne, parfois deux fois par jour, si le temps était particulièrement beau, et à cette fin il faisait mine de n'aimer rien tant que de courir après le bâton et la balle de tennis qu'il lui lançait. Mais il est imprévisible, le vieil Adam, et plus d'une fois il lui a flanqué un coup. La Petra aussi, il faut s'en méfier ; elle sent le sang. Ils ont tous besoin qu'on les tienne à l'œil. Ils ne sont pas tant dangereux que limités, et c'est pourquoi, suppose-t-il, ils ont un tel besoin de son soutien, de son affection et de ses louanges. Ça leur plaît de le voir frétiller de la queue quand ils entrent dans une pièce, surtout s'ils sont seuls — quand ils sont plusieurs, ils ont tendance à faire comme s'il n'existait pas. Il s'en fiche pas mal. Il sait bien se faire remarquer, surtout des femmes, en allant fourrer sa truffe dans leur entrejambe, et ça l'amuse.

   Il y a quand même un problème avec eux, avec eux tous. C'est une grande énigme pour lui, ce mystérieux savoir, cette gêne, ce pressentiment, ce je-ne-sais-quoi qui les afflige et, il a eu beau essayer, jamais il n'a trouvé la solution. Ils ont peur de quelque chose, quelque chose qui est toujours là, bien qu'ils s'en défendent. C'est la même pour tous, la même chose immense, terrible, sauf pour les tout-petits, quoique, dans leurs yeux aussi, il croit parfois deviner un écarquillement momentané, une découverte soudaine et horrifiée. Sont-ils heureux qu'il y a toujours une faille dans leur bonheur. Leur rire a une note stridente qui donne l'impression qu'ils rient et pleurent à la fois, et quand ils fondent en larmes leurs sanglots et leurs lamentations sont disproportionnés, comme si ce qui est censé les mettre  dans tous leurs états n'était qu'un prétexte et que leur angoisse sourdait en fait de cette autre chose effroyable qu'ils connaissent et essaient d'ignorer. Ils ont toujours l'air de regarder quelque chose derrière eux … non, de ne pas oser regarder, de peur d'être bien obligés de voir ce qu'il y a là, la présence  inéluctable qui s'accroche à leurs basques. Ces derniers temps, depuis que le vieil Adam dort, les autres paraissent avoir une conscience plus aiguë du fantôme qui les suit ; il semble les avoir dépassés et s'être brusquement retourné pour les affronter, un peu comme a fait ce gros étranger, qui est entré et s'est attablé en les regardant tous dans les yeux comme s'il avait tous les droits d'être ici. Oui, le secret scandaleux est là … mais qu'est-ce que ça peut bien être ?

pp. 197-199 
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
  • « The infinities », London : Picador, 2009
  • « Le livre des aveux », Paris : Flammarion, 1990
  • « Le Monde d'or », Paris : Flammarion, 1994
  • « Athena », Paris : Robert Laffont (Pavillons), 2005
  • « La lumière des étoiles mortes », Paris : Robert Laffont (Pavillons), 2014

mise-à-jour :  26 janvier 2017
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