Vitorino Nemésio

Gros temps sur l'archipel

La Différence - Minos, 100

Paris, 2014
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des femmes et des îles

parutions 2014

Gros temps sur l'archipel / Vitorino Nemésio ; trad. du portugais par Denyse Chast, revue par Parcídio Gonçalves ; préface par Vasco Graça Moura. - Paris : La Différence, 1988. - 540 p. ; 17 cm. - (Minos, 100).
ISBN 978-2-7291-2110-5
Je me suis rendu compte que la plus grande beauté de chaque île,
c'est l'île qui se trouve en face : pour Corvo, l'île de Flores, pour Faial, l'île de Pico,
pour Pico, l'île de São Jorge, et pour cette dernière, les îles de Terceira et Graciosa.


Raul Brandão, Les Îles inconnues
cité en épigraphe, p. 19

Le titre original — Mau tempo no canal — évoque le chenal qui sépare Faial de Pico, les deux îles voisines où se déroule la plus grande part du roman. De fait la mer tient une place déterminante aussi bien dans les événements que relate Vitorino Nemésio que dans la langue qu'il emploie. Là, quand des juments au galop traînent une voiture, c'est « à la vitesse d'une chaloupe que les pêcheurs font avancer à grands coups de rame » (p. 469) ; mais c'est plus qu'un procédé de style : dans l'archipel, mer et terre sont intimement mêlées — fusion ou opposition, attirance ou rejet.

Le roman se déroule entre décembre 1917 et août 1919, quand l'Europe se déchire. En plein cœur de l'Atlantique, l'archipel paraît loin de la tourmente mais subit ses propres maux : la peste qui rôde, volcans, tempêtes et séismes qui menacent, les activités traditionnelles qui déclinent. Pêcheurs et paysans peinent à survivre et la bourgeoisie, étouffée dans ses archaïsmes, s'étourdit de médiocres intrigues. A l'horizon miroitent des promesses d'échappée — l'exil laborieux, l'aventure coloniale, les missions, les affaires. Mais briser le cercle, c'est répondre à l'une des deux voix qui ne cessent de dialoguer aux marges de l'archipel. L'une menace : « malheur à celui qui rejette la paille où il a été couvé », l'autre encourage : « un oiseau qui chante ne se sent pas à son aise dans une cage … » (p. 324).

Quand viendra l'heure, c'est à l'une de ces injonctions que devra se plier Margarida, jeune, belle, vive, « capable à la fois d'animer une veillée rustique sur l'aire d'une ferme et de régner en souveraine incontestable sur le pont d'un contre-torpilleur en fête » (p. 369). Trois hommes croient pouvoir prétendre à sa main et la bonne société spécule sans délicatesse sur ce choix. Mais Margarida se sait « prisonnière des relations de famille comme une mouche étourdie dans la toile d'araignée irisée ! » (p. 488).

■  Né sur l'île de Terceira aux Açores, Vitorino Nemésio (1901-1978) fut à la fois poète, romancier, essayiste, chroniqueur et critique. Il fut professeur à la faculté des lettres de Lisbonne, puis à l'Université de Montpellier et de Bruxelles. Collaborateur actif auprès des journaux, de la radio et même de la télévision, il a laissé une œuvre majeure, dont Gros temps sur l'archipel est la pièce maîtresse. — Note de l'éditeur

■ Gros temps sur l'archipel est, avec Amour de perdition, de Camilo Castelo Branco, et Les Maias, de Eça de Queiroz, l'un des trois chefs-d'œuvre absolus de la fiction portuguaise. — Vasco Graça Moura, Préface, p. 17
EXTRAITS
Jamais, tant qu'elle vivrait, Margarida ne pourrait oublier cette nuit de bal, au milieu des vestons des paysans de Capelo et des jupes amples des voisines de Rosa Bana. Elle se sentait dans cette ambiance comme la planche qui, après avoir été ballottée au large, échoue sur la plage, là où les mouettes peuvent venir se poser et où sa propre masse de sève, de fibres et de trous remplis de coquillages et d'algues vertes trouve enfin une position d'équilibre. Des rustauds, certes, ignares et le visage en sueur, mais vivants au moins !

Chapitre XVIII, « Au temps de la floraison », p. 260
   L'île de Pico étirait dans l'obscurité son énorme masse de basalte que le jour teintait habituellement de mauve et de bleu tendre. De-ci de-là, une petite lumière brillait à la porte d'une auberge, à la fenêtre de quelque pêcheur malade ou à celle d'un propriétaire en train de faire les comptes du vin, des fruits et du bois, sur le coin de la table patriarcale, débarrassée du tapis. Pico c'était cette Terre sainte orientée au sud-est, chargée de vignes, de pâturages et de barques, parmi les jets blanchâtres et les monceaux de graisse des baleines, c'était le pays des pauvres gens tard couchés et des mères encore robustes et belles après leur huitième enfant, des vieillards aux longues barbes et des garçons dont les mains tiendraient plus tard avec une égale satisfaction, soit la barre de gouvernail, soit la crosse épiscopale dans les diocèses de l'Orient. Pico, c'était cela, et aussi les pâturages et les vastes étendues de roche basaltique, couronnés par une aiguille neigeuse … Et face à la grande courbe décrite par l'île sacrée à la hauteur de la pointe Cabrita et qui s'estompait vers São Mateus, l'île de Faial apparaissait basse et noire, marquée par les phares et les sémaphores de sa capitale cosmopolite. Sa population était cependant calme et pauvre et conservait son parler et son particularisme au milieu des montagnes de charbon, des dépôts de la Faial Coal and Supply Co Ltd. et de la Bensaúde and Co's Coaling Station, et des codes chiffrés en trois langues de la Compagnie du Câble.

Chapitre XXX, Cinquième nocturne (Dans une grotte), p. 397
Obéissant à des principes stupides et présomptueux, la société d'Horta n'admettait (…) pas qu'une jeune fille du monde travaillât. C'était une honte de recevoir de l'argent gagné à la sueur de son front ! Mais ne pas avoir de gîte où mourir, devenir du jour au lendemain la femme d'un héritier recherché, fils unique d'un vieillard pourri de richesse, ou d'un de ces oisifs moins heureux qui doivent partager avec d'autres leur fortune et qui vivent avec l'espoir d'hériter d'un frère phtisique ou idiot, ou d'une sœur qui suit docilement les conseils de son confesseur et finit par se dessécher dans un couvent, cela, d'après la morale d'Horta, c'était extrêmement chic, cela ce n'était pas une honte ! … Quelles idées absurdes ! Quelle ridicule comédie !

Chapitre XXXV, Anciennes et nouvelles méthodes de secours aux naufragés, pp. 470-471
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
  • « Mau tempo no canal », Lisboa : Livraria Bertrand, 1944
  • « Le serpent aveugle » (titre de la 1ère éd. française) trad. du portugais par Denyse Chast, Paris : Plon (Feux croisés), 1953
  • « Gros temps sur le canal », Paris : La Différence, 1988
  • « La voyelle promise » poëmes en français, Coimbra : Edições Presença ; Paris : Corrêa, 1935
  • « La voyelle promise, et autres poèmes », Bordeaux : L'Escampette, 2000
  • « L'animal harmonieux, et autres poèmes », Paris : La Différence (Orphée, 183), 1994

mise-à-jour : 12 novembre 2014
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