Richard Flanagan

Désirer

Belfond

Paris, 2010
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des femmes et des îles

parutions 2010

Désirer / Richard Flanagan ; trad. de l'anglais (Australie) par Pierre Furlan. - Paris : Belfond, 2010. - 308 p. ; 23 cm.
ISBN 978-2-7144-4615-2
Qu'avait donc dit Crozier quand il avait eu un coup dans le nez ?
On part découvrir de nouvelles terres parce qu'on sent qu'on a toujours été perdu.


p. 209

   Librement érigé sur une tragique page d'histoire, le roman de Richard Flanagan met en scène la collision de deux univers : la société victorienne fièrement campée sur des certitudes pourtant promises à une lente agonie et une poignée d'Aborigènes, survivants meurtris d'une entreprise coloniale d'une rare violence. Entre l'Angleterre et la Tasmanie, géographiquement aux antipodes l'une de l'autre, le contraste est amorti par la distance ; à Hobart il est exacerbé : aucun retrait possible pour les colons, la ville est assiégée par un mur de végétation infinie, des montagnes sans fin et sans nom, des rivières que ne mentionne aucune carte. Quant aux derniers Aborigènes, ils ont été déportés vers un sinistre mouroir, sur l'île de Flinders dans le détroit de Bass, mais leur présence ne cesse de hanter les mémoires.

   Dans la béance incomblable creusée entre autochtones et conquérants la peur rôde et imprime sa marque sur chaque geste, sans toutefois parvenir à étouffer chez quelques rares tenants de l'ordre colonial l'ombre d'une nostalgie diffuse, d'un remords mal refoulé, au souvenir furtif d'une rencontre avortée, d'un espoir frappé d'interdit aussitôt qu'entrevu. Durant quelques mois Mathinna, fille d'un chef aborigène, avivera la flamme, mais à mesure qu'elle enchante la femme du gouverneur puis le gouverneur lui-même, sir John Franklin — gloire déjà vieillissante de l'exploration arctique —, la petite Noire qui, pourtant, ne voulait pas devenir blanche se laisse piéger sur une voie sans autre issue qu'une cruelle déchéance.

   Contraint à rejoindre Londres, sir John se lance dans une ultime aventure polaire où son rêve d'innocence se fracasse définitivement dans les glaces, laissant planer un terrible soupçon — aurait-il sombré dans la sauvagerie ? — que lady Jane tentera de réfuter avec l'appui de Charles Dickens. Mais comme Mathinna, sir John n'est plus qu'un transfuge : symboliquement l'un et l'autre doivent payer pour s'être aventurés aux confins de deux mondes.
EXTRAIT    Bien que, dès son arrivée à Hobart, elle eût été dotée d'une garde-robe étendue où figuraient diverses coupes et couleurs, Mathinna montrait une préférence irrésistible pour le rouge. Rien ne lui avait autant plu que la robe rouge que lady Jane avait portée quand elle était elle-même enfant et qu'elle lui avait offerte pour le premier anniversaire de son arrivée. Avec des épaules boutonnées, des manches courtes et une bande de velours noir comme ceinture, la robe rouge était faite de la soie la plus légère et coupée dans le style simple, à taille haute, qui avait été en vogue juste après la Révolution française, à une épouqe où tout vêtement plus élaboré était accusé de refléter la décadence aristocratique.

   Mathinna, à l'autre bout de la grande allée de gravier, jouait avec un cacatoès : elle aspergeait d'eau les ailes que l'oiseau déployait avec maladresse en se pavanant autour d'une fontaine comme un vieil ivrogne. Il se dandinait, et Mathinna se livrait à une danse étrange au cours de laquelle son corps, parfois, semblait flotter. Quand ils furent plus près l'un de l'autre, sir John se rendit compte qu'elle chantait dans sa langue bizarre et étonnamment incantatoire.

   Jusqu'à ce jour, il n'avait pas vraiment remarqué Mathinna, la considérant comme une tocade de sa femme, une de plus dans une liste déjà très longue, une de ces choses qu'il vaut mieux endurer en silence et avec stoïcisme, comme le vent et la neige. Ce jour-là, pourtant, ce fut comme s'il la voyait pour la première fois. Là seulement, alors qu'il avançait vers elle avec Montague, sir John remarqua ces yeux sur lesquels on avait fait de si nombreux commentaires. Des yeux qui lui parurent les plus grands et les plus sombres qu'on puisse imaginer. Et, même s'ils ne se laissaient entrevoir qu'à de rares moments et après beaucoup de sollicitations et de remontrances, il comprit pourquoi ils étaient tant admirés. Mathinna avait appris l'art singulier de jouer les coquettes, chose qu'elle considérait comme une danse animale un peu différente.

   À cet instant seulement, alors qu'il la dépassait en marchant, sir John se rendit enfin compte qu'elle était — selon les mots admiratifs de Montague qui, pourtant, avait été d'emblée tout sauf un admirateur — la plus belle sauvage qu'il eût jamais vue. Mais ce ne fut pas sa beauté même, laquelle n'était ni nubienne ni levantine, mais encore d'une autre nature, qui enchanta sir John. Ce fut la façon dont elle lui sourit.

   Il était vrai, comme il le dit à lady Jane pendant le dîner, qu'il avait trouvé délicieux « le contraste entre cette beauté sauvage et la robe civilisée de l'âge des Lumières ». Mais ce qui le désarma, ce fut un éclair inattendu, celui de ses dents. L'éclair de ses dents, le tourbillon de rouge, le lac de ses yeux, la danse de ses pieds. Sir John était allé partout sans avoir vu quelqu'un comme elle. Il avait l'impression de s'être à peine éveillé.

pp. 162-163
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
  • « Wanting », North Sydney (N.S.W.) : Knopf, 2008
  • « À contre-courant », Paris : Flammarion, 2000 ; Paris : 10/18 (Domaine étranger, 3834), 2008
  • « Dispersés par le vent », Paris : Flammarion, 2002 ; Paris : 10/18 (Domaine étranger, 3644), 2004
  • « Le livre de Gould : roman en douze poissons », Paris : Flammarion, 2004 ; Arles : Actes sud (Babel, 1361), 2016
  • « La fureur et l'ennui », Paris : Belfond, 2008 ; Paris : 10/18 (Domaine étranger, 4238)

mise-à-jour : 22 février 2018
Mathinna by Thomas Bock
Tasmanian Museum and Art Gallery
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