Patrick Radden Keefe

Ne dis rien : meurtre et mémoire en Irlande du Nord

Belfond

Paris, 2020

bibliothèque insulaire

   
Irlande
parutions 2016
Ne dis rien : meurtre et mémoire en Irlande du Nord / Patrick Radden Keefe ; trad. de l'américain par Claire-Marie Clévy. - Paris : Belfond, 2020. - 429 p. ; 23 cm.
ISBN 978-2-7144-7400-1
Quand elle a été enlevée en décembre 1972, Jean McConville était veuve, élevait ses dix enfants dans un immeuble à loyer modéré de Belfast-Ouest — et elle était catholique. C'est le point de départ d'une rigoureuse enquête journalistique menée par Patrick Radden Keefe : tenter d'éclairer les causes et les circonstances d'un tragique événement qui, pour l'opinion, s'inscrivait dans le contexte des “ troubles ” déchirant la province.

L'auteur porte un regard incisif sur la guerre civile, sur la stratégie de l'IRA — branche armée du nationalisme irlandais — sur ses objectifs opérationnels, ses moyens et ses méthodes, ainsi que sur les erreurs, dérives et excès indissociables de l'action violente ; il s'intéresse également aux tensions entre modérés et extrémistes au sein de l'organisation et aux inévitables trahisons (non moins fréquentes que dans le camp adverse).

Au fil de ces investigations, une attention particulière se porte progressivement sur le rôle et sur la personnalité de Gerry Adams, qui a toujours revendiqué l'exercice d'une responsabilité politique et nié toute implication dans l'action militaire.

On devine en toile de fond la trame d'une réflexion sur le thème du traître et du héros tel que Borgès (comme d'autres : Liam O'Flaherty, Sorj Chalandon, …) l'avait esquissé en choisissant l'Irlande pour théâtre.
MACHA SÉRY : […]

Le journaliste a rassemblé une documentation considérable : interviews publiées ou inédites, enregistrements audio, lettres, articles de journaux, déclarations, Mémoires, dossiers médicaux, rapports carcéraux. Durant quatre ans, il a procédé lui-même à une centaine d’entretiens qu’il a rigoureusement recoupés. Bien qu’il leur garantît l’anonymat, beaucoup ont hésité à lui parler ; d’autres ont catégoriquement refusé, tel Gerry Adams, leader du Sinn Fein entre 1983 et 2018. “ Alors que mes questions portaient sur un meurtre commis avant ma naissance, les gens s’inquiétaient. Selon eux, il était encore dangereux d’évoquer le sujet. J’ai donc manœuvré lentement, essayant d’amener chaque personne qui acceptait de s’exprimer de m’aider à convaincre la suivante. Petit à petit, j’ai pu gagner leur confiance, en partie parce que j’étais un étranger, ce qui veut dire que je n’abordais pas cette histoire avec de grandes idées préconçues. ”

Car l’Irlande du Nord est un petit territoire où tout le monde ou presque se connaît, et où le passé plane sur le présent comme une chape de plomb. “ Cela signifie que si vous voulez raconter un événement survenu la semaine dernière à un type nommé Jim, vous devez aussi, pour le comprendre, raconter l’histoire de son grand-père et parfois remonter encore plus loin. ”

[…]

Le Monde, 17 octobre 2020 [en ligne]
EXTRAIT Une prison flottait au milieu du Belfast Lough. Le HMS Maidstone était un navire de cinq cents pieds qui avait servi de ravitailleur de sous-marins pour la Royal Navy pendant la Seconde Guerre mondiale. Lorsque les Troubles avaient éclaté, on l'avait converti à la hâte en logement de fortune pour deux mille soldats britanniques qui arrivaient à Belfast avant de le transformer en prison. Le gros navire restait amarré à une jetée, à six mètres de la terre ferme. Les cellules se limitaient à deux dortoirs sous le pont : des pièces mal aérées et surpeuplées où les prisonniers étaient parqués dans des couchettes à double étage. La lumière peinait à traverser les rares et minuscules hublots. L'endroit n'était “ même pas bon pour les cochons ”, d'après un détenu.

Un jour de mars 1972, des gardes armés escortèrent un prisonnier de marque sur le Maidstone. C'était Gerry Adams. Après plusieurs mois de cavale, il avait été capturé par des militaires lors d'un raid matinal dans une maison de Belfast-Ouest, et on le poussait à présent sans ménagement vers la cale du bateau. Les amis et parents qui s'y trouvaient déjà l'accueillirent chaleureusement ; mais il détesta très vite la prison, qui lui faisait l'effet d'une “ boîte de sardines brutale et étouffante ”. Tout révolutionnaire endurci qu'il était, Adams avait un faible pour la bonne chère. Il aimait manger, et la nourriture à bord était infecte.

Adams était aussi mal en point. Après son arrestation, il avait refusé d'avouer sa véritable identité. Il s'était inventé un pseudonyme — Joe McGuigan —, et n'en avait pas démordu. On l'avait emmené dans une caserne de la RUC [Royal Ulster Constabulary] pour l'interroger, et quand un des rares agents capables de le reconnaître était arrivé, il avait déclaré sans hésitation : “ C'est Gerry Adams. ” Mais Adams s'en moquait. Il avait continué à soutenir obstinément que ses geôliers s'étaient trompés de cible. Cela faisait un moment qu'il réfléchissait aux meilleures stratégies pour résister à un interrogatoire. “ J'avais eu l'idée de refuser d'avouer que j'étais Gerry Adams, se rappellerait-il. Si j'affirmais sans relâche que je m'appelais Joe McGuigan, je pensais pouvoir faire échouer l'interrogatoire en le cantonnant à cette seule question. ”

Malgré les coups qu'il reçut, Adams ne décrocha pas un mot. Les policiers qui l'interrogeaient tentèrent la technique de la douche écossais — l'un se mettait dans une colère noire, dégainait son arme et menaçait de le tuer, avant que l'autre ne le retienne —, mais Adams ne céda pas. Ce ne fut que lorsqu'il sentit que l'interrogatoire arrivait enfin à son terme qu'il avoua ce que tout le monde savait déjà : il s'appelait bien Gerry Adams. À ce stade, les policiers avaient perdu tellement de temps à batailler avec lui sur cette simple question qu'il avait réussi à ne leur livrer aucune information substantielle. “ Évidemment, ma stratégie n 'était plus qu'une mascarade à ce moment-là, mais elle m'avait servi de béquille pour résister à leur interrogatoire, remarquerait-il. Garder le silence était la meilleure tactique. Même s'ils savaient qui j'étais, cela ne changeait rien : je ne pouvais pas répondre à leurs questions, puisque je n'étais pas celui qu'ils croyaient. ”

Ch. 8, pp. 100-101
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
  • « Say nothing : a true story of murder and memory in Northern Ireland », London : William Collins, 2018

mise-à-jour : 24 décembre 2020
Patrick Radden Keefe : Ne dis rien - meurtre et mémoire en Irlande du Nord
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