Carmen Laforet

L'île et ses démons

Bartillat

Paris, 2006
bibliothèque insulaire

      

des femmes et des îles
îles d'Atlantique
parutions 2006
L'île et ses démons / Carmen Laforet ; avant-propos et traduction de l'espagnol par André Gabastou. - Paris : Bartillat, 2006. - 328 p. ; 20 cm.
ISBN 2-84100-369-8

ANDRÉ GABASTOU : […]

Transmuant la matière autobiographique en littérature (l'auteur passa sa jeunesse dans la Grande Canarie), L'île et ses démons se construit à partir d'une tension entre éléments exogènes (le séjour de gens venus sur l'île pour fuir la guerre civile) et les attentes d'une adolescente insulaire éprise d'absolu qui affronte un monde uniquement préoccupé de problèmes matériels.

La magie du texte provient d'un tour de force littéraire : la position du narrateur qui fluctue sans arrêt entre un regard panoramique et une implacable adhésion à la conscience et aux sens de l'adolescente que son innocence périlleuse place sans arrêt au bord du gouffre, du péché, de l'effraction sociale.

[…]

Avant-propos, p. 8
      
Carmen Laforet (Barcelone, 1921-Madrid, 2004) a vécu entre deux et dix-huit ans aux Canaries. L'île et ses démons, son deuxième livre, poursuit l'œuvre entamée avec Nada, prix Nadal 1944 et symbole de la renaissance romanesque espagnole. — Wikipédia.
EXTRAIT

Dans le vieux canal d'irrigation qui bordait la route coulait une eau claire. Comme d'autres fois, Marta plongea ses mains dans cette eau pour la sentir ruisseler entre ses doigts jusqu'à ce que le froid leur fît mal. Marta, comme tous les gens de l'île, avait la passion de l'eau, cet élément vital qui est parcimonieusement recueilli jusqu'à la dernière goutte. Marta n'avait jamais vu de fleuve. Fascinée, elle se penchait sur les étangs. Les canaux d'irrigation lui faisaient l'effet de ruisseaux d'eau vive. Quand il pleuvait, elle se sentait heureuse, et les années d'abondance, quand pendant un jour ou deux, coule le Guiniguada, le ravin de Las Palmas, qui débouche sec dans la mer, Marta avait contemplé, en se penchant sur le pont de pierre avec d'autres curieux, cette merveille d'eau trouble, d'eau qui en arrivait à devenir superflue, et qui coulait magistralement comme de l'or liquide qu'on laisserait s'enfuit pour qu'il s'enfonce dans les vagues …

C'était peut-être la raison pour laquelle cet endroit du monde, le tronçon de route goudronnée qu'elle appelait « là où chantent les oiseaux », avait un si grand charme, à cause de ce bruit de l'eau s'associant aux taches du soleil qui tremblaient en s'infiltrant entre les branches des eucalyptus tombant sur la route bleue.

D'un mur blanc, on voyait la vallée de vignobles, tremblante de lumière, quelques palmiers, des collines, sa propre maison au loin, et beaucoup plus loin encore un pan de mer. Comme toujours, le silence, plein d'oiseaux, la mortifia au bout d'un moment. Il lui apporta, comme tous les jours, une idée si forte de ce qu'est la paix du monde que, par contraste, il fallait se souvenir de la guerre et de la mort suspendue sur la tête de tout un chacun. Elle n'arrivait pas à se libérer d'un obscur remords dû à cette plénitude physique, à ce bonheur irrépressible qu'elle ressentait. On aurait dit qu'elle seule en Espagne était protégée contre le fantôme désolé de la guerre civile, les passions, les héroïsmes et les tragédies qu'elle provoque.

pp. 130-131

COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
  • « La isla y los demonios », Barcelona : Destino, 1952, 1991
  • Francisco J. Quevedo, « Regreso a La isla y los demonios de Carmen Laforet », Valencia : Advana vieja, 2012

mise-à-jour : 6 septembre 2019

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