Le texte qui suit,
reproduit dans son intégralité,
a été publié dans
Le Monde, 24 Novembre 2021

Un scrutin d’autodétermination en Nouvelle-Calédonie sans les Kanak ? Ce n’est pas seulement une faute politique et morale : c’est un retour en arrière qui évoque les heures sombres des “ événements ” de 1984-1988.
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Michel Naepels
En Nouvelle-Calédonie, un non en trompe-l'œil
Le Monde, 24 novembre 2018
Louis-José Barbançon
Les Kanak ont suffisamment connu le temps du “ pays sans nous ”, le temps de l'indigénat
Le Monde, 26 novembre 2018
Mathias Chauchat, “ Vers un développement citoyen : perspectives d'émancipation pour la Nouvelle-Calédonie ”, Grenoble : Presses universitaires de Grenoble, 2006
Michel Naepels, “ Conjurer la guerre : violence et pouvoir à Nouaïlou (Nouvelle-Calédonie) ”, Paris : École des hautes études en sciences sociales (En temps & lieux, 41), 2012

Respectons le deuil kanak,
reportons le référendum

Collectif de spécialistes de l'histoire
et de la société calédonienne

Un collectif de spécialistes de l’histoire et de la société calédoniennes demande à Paris de reporter le référendum d’autodétermination, prévu le 12 décembre. Il faut laisser le temps aux Kanak de porter le deuil traditionnel, alors que l’archipel est durement frappé par la pandémie.

Le 12 décembre, le troisième et dernier référendum prévu par l’accord de Nouméa sur l’accession de la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté et à l’indépendance va se dérouler sans la participation du “ peuple colonisé ”, selon les termes officiels du compromis signé par la France il y a vingt-trois ans.

Un scrutin d’autodétermination en Nouvelle-Calédonie sans les Kanak ? Ce n’est pas seulement une faute politique et morale : c’est un retour en arrière qui évoque les heures sombres des “ événements ” de 1984-1988 ayant opposé indépendantistes kanak et loyalistes d’origine européenne, notamment le référendum Pons de 1987, boycotté par le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS). Sept mois plus tard survenait le drame d’Ouvéa : l’instrumentalisation du dossier calédonien à l’approche de l’élection présidentielle réveille de terribles souvenirs.

La France avait enfin l’occasion de réussir une décolonisation sans précédent. Mais Emmanuel Macron et le ministre des outre-mer, Sébastien Lecornu, en ont décidé autrement, en fixant la date du référendum au 12 décembre, malgré la demande de report formulée par l’ensemble des partis indépendantistes en raison de la crise sanitaire. Face à cette intransigeance, les indépendantistes n’ont eu d’autre choix que d’appeler les électeurs kanak à ne pas participer au scrutin.

Spécialistes de l’histoire et de la société calédoniennes, nous assistons avec stupeur et inquiétude à la complète remise en cause des accords de Matignon (1988) et de l’accord de Nouméa (1998) qui, sur les cendres d’Ouvéa, avait fait naître un immense espoir : celui d’une décolonisation pacifique et inclusive, réunissant les descendants des colons et ceux des colonisés dans une même communauté de destin.


LE TEMPS D'ENTERRER NOS MORTS

La pandémie de Covid-19 n’a atteint la Nouvelle-Calédonie qu’à partir de septembre 2021. Depuis, l’explosion épidémique a fait des ravages dans les communautés océaniennes qui cumulent les facteurs de comorbidité.

Si la situation paraît s’améliorer, la sidération et la tristesse restent palpables. Pour les Kanak, le temps est au recueillement et aux cérémonies traditionnelles de deuil qui mobilisent, pendant de longues périodes, beaucoup de monde et d’énergie. Le Sénat coutumier vient d’ailleurs de décréter un “ deuil kanak ” exceptionnel d’une année et s’est joint à la demande de report du référendum à la fin 2022.

Donnez-nous le temps d’enterrer nos morts comme il convient, disent les responsables kanak, avant que nous nous consacrions pleinement à ce référendum décisif pour notre avenir. La légèreté avec laquelle M. Lecornu et les responsables loyalistes ont balayé cette requête en dit long sur le gouffre qui sépare les promesses de l’accord de Nouméa de la réalité actuelle. Le mépris pour l’identité kanak semble toujours prévaloir au sommet de l’Etat, contrairement aux engagements internationaux de la France et au discours de M. Macron qualifiant la colonisation de “ crime contre l’humanité ” [Emmanuel Macron a tenu ces propos en février 2017, lors d’une visite à Alger faite dans le cadre de la campagne de l’élection présidentielle].

Le 10 octobre 2019, le premier ministre Edouard Philippe avait pourtant annoncé vouloir éviter toute instrumentalisation du scrutin : “ Nous avons exclu que cette troisième consultation puisse être organisée entre le milieu du mois de septembre 2021 et la fin du mois d’août 2022. Il nous est collectivement apparu qu’il était préférable de bien distinguer les échéances électorales nationales et celles propres à l’avenir de la Nouvelle-Calédonie ”, avait-il déclaré devant les dirigeants indépendantistes et loyalistes réunis pour l’occasion.

Brutalement, l’Etat a renié sa parole. En juin, M. Lecornu a décidé de contourner le comité des signataires chargé de l’application de l’accord de Nouméa, en imposant le 12 décembre 2021 pour la tenue de cet ultime référendum. Les indépendantistes n’ont pu que constater que l’Etat ne respectait pas sa parole, renouant avec une attitude qu’ils croyaient révolue depuis les accords de Matignon.


MANQUEMENT À LA PAROLE DONNÉE

Dans une tribune au Monde (26 juin 2008), Michel Rocard et Lionel Jospin renvoyaient aux “ manquements à la parole donnée par la France ” pour expliquer les origines des crises politiques en Nouvelle-Calédonie. Nous y sommes, à nouveau.

Si le référendum a lieu le 12 décembre, la France sera à coup sûr pointée du doigt sur la scène internationale, la Nouvelle-Calédonie étant toujours sur la liste onusienne des territoires à décoloniser.

L’argument selon lequel l’organisation du scrutin le plus vite possible permettra enfin de “ passer à autre chose ”, ne convainc guère. Car qui peut croire que la situation va s’améliorer au lendemain d’un référendum déserté par la moitié du corps électoral ? Avec qui les loyalistes et l’Etat espèrent-ils discuter de l’avenir politique et économique de l’île, alors que les indépendantistes kanak s’estiment trompés et méprisés une fois de plus — une fois de trop ? Les leaders loyalistes les plus durs sont en passe d’arriver à leurs fins, avec la complicité de l’Etat français : faire échouer le processus d’émancipation de la Nouvelle-Calédonie, après trente-trois ans de paix civile. Sans doute craignent-ils qu’un scrutin organisé fin 2022 ne s’avère in fine défavorable à leur camp.

Lors des deux précédents référendums, les loyalistes ont vu fondre, en effet, leur avance électorale : 57 % pour le non à l’indépendance contre 43 % pour le oui en 2018, mais seulement 53 % pour le non contre 47 % pour le oui en 2020 — soit moins de 10 000 voix d’écart. La dynamique est clairement du côté des indépendantistes, et les inscriptions sur les listes électorales des citoyens calédoniens majeurs en 2022 pourraient bien changer la donne.

Soucieux de la marque qu’il va laisser, M. Macron peut encore choisir la voie de l’apaisement, en repoussant le référendum à la fin 2022. C’est là le seul moyen d’éviter la radicalisation des camps en présence et de poursuivre une décolonisation inédite, à la fois démocratique et pacifique.

source : Le Monde

Premiers signataires : Mathias Chauchat, juriste, université de la Nouvelle-Calédonie ; Denise Fisher, politiste, Australian National University (Australie) ; Vincent Géronimi, économiste, UVSQ - Paris-Saclay ; Marcel Goldberg, épidémiologiste, université de Paris-Inserm ; Adrian Muckle, historien, Victoria University of Wellington (Nouvelle-Zélande) ; Michel Naepels, anthropologue, CNRS-EHESS ; Marie Salaün, anthropologue, université de Paris ; Christine Salomon, anthropologue, chercheuse indépendante ; Benoît Trépied, anthropologue, CNRS ; Jacques Vernaudon, linguiste, université de la Polynésie française.