Honoré de Balzac

« Massimilla Doni », in Etudes philosophiques

Garnier - Le Monde

Paris, 2008
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Méditerranée

Venise

parutions 2008

Etudes philosophiques : Massimilla Doni / Balzac ; éd. établie sous la dir. de Claude Blum et Didier Alexandre ; introduction par Andrea Del Lungo. - Paris : Garnier, Le Monde, 2008. - 509 p. ; 18 cm. - (La Comédie humaine, 6).
ISBN 978-2-35184-022-1
Ne demandez pas s'ils s'aimaient. Ils s'aimaient trop.

p. 434

Fruit d'une longue maturation, Massimilla Doni paraît dans sa forme définitive en 1839 et trouve sa place dans les Etudes philosophiques, comme La peau de chagrin ou Le chef-d'œuvre inconnu. Mais résumer l'intrigue expose au risque de dénoncer un vaudeville, né d'un banal quiproquo et promis à un dénouement « horriblement bourgeois » (p. 509). Toutefois ces artifices s'accordent au lieu et au contexte historique.

En 1820, Venise est depuis quatre ans sous administration autrichienne. C'est là que Balzac poursuit son exploration des ressorts de la quête d'absolu, dans l'aspiration à un amour hautement idéalisé pour les uns, dans le sublime d'une interprétation musicale pour d'autres, dans la rêverie opiomane pour un dernier. Pour tous au risque de la vie.

Ces aspirations s'expriment à leur paroxysme dans une loge de la Fenice pendant une représentation du Moïse de Rossini. La tension est exaltée par la ferveur patriotique qui s'empare de tous : « Moïse est le libérateur d'un peuple esclave ! (…) vous verrez avec quel religieux espoir la Fenice tout entière écoutera la prière des Hébreux délivrés, et par quel tonnerre d'applaudissements elle y répondra ! » (p. 477). Passé ce vif accès de patriotisme, les passions s'apaisent, jusqu'à l'heureux dénouement dénoncé, comme à regret, par l'auteur ; seul le fumeur d'opium connaît une triste fin : « l'amour d'une patrie qui n'existe plus est une passion sans remède » (p. 509).
EXTRAIT Le prince prit un nouveau cigare et contempla les arabesques de sa fumée livrée au vent, comme pour voir dans leurs caprices une répétition de sa dernière pensée. De loin, il distinguait déjà les pointes moresques des ornements qui couronnaient son palais : il redevint triste. La gondole de la duchesse avait disparu dans le Canareggio. Les fantaisies d'une vie romanesque et périlleuse, prise comme dénouement de son amour, s'éteignirent avec son cigare, et la gondole de son amie ne lui marqua plus son chemin. Il vit alors le présent tel qu'il était : un palais sans âme, une âme sans action sur le corps, une principauté sans argent, un corps vide et un cœur plein, mille antithèses désespérantes. L'infortuné pleurait sa vieille Venise, comme la pleurait plus amèrement encore Vendramini, car une mutuelle et profonde douleur et un même sort avaient engendré une mutuelle et vive amitié entre ces deux jeunes gens, débris de deux illustres familles. Émilio ne put s'empêcher de penser aux jours où le palais Memmi vomissait la lumière par toutes ses fenêtres et retentissait de musiques portées au loin sur l'onde adriatique ; où l'on voyait à ses poteaux des centaines de gondoles attachées, où l'on entendait sur son perron baisé par les flots les masques élégants et les dignitaires de la République se pressant en foule ; où ses salons et sa galerie étaient enrichis par une assemblée intriguée et intriguant ; où la grande salle des festins, meublée de tables rieuses, et ses galeries au pourtour aérien, pleines de musique, semblaient contenir Venise entière allant et venant sur les escaliers retentissants de rires. Le ciseau des meilleurs artistes avait, de siècle en siècle, sculpté le bronze, qui supportait alors les vases au long col ou ventrus achetés en Chine, et celui des candélabres aux mille bougies. Chaque pays avait fourni sa part du luxe qui parait les murailles et les plafonds. Aujourd’hui, les murs dépouillés de leurs belles étoffes, les plafonds mornes se taisaient et pleuraient. Plus de tapis de Turquie, plus de lustres festonnés de fleurs, plus de statues, plus de tableaux, plus de joie ni d’argent, ce grand véhicule de la joie ! Venise, cette Londres du Moyen Âge, tombait pierre à pierre, homme à homme. La sinistre verdure que la mer entretient et caresse au bas des palais était alors aux yeux du prince comme une frange noire que la nature y attachait en signe de mort. Enfin, un grand poète anglais était venu s’abattre sur Venise comme un corbeau sur un cadavre, pour lui coasser en poésie lyrique, dans ce premier et dernier langage des sociétés, les stances d’un De Profundis ! De la poésie anglaise jetée au front d’une ville qui avait enfanté la poésie italienne ! … Pauvre Venise !

pp. 440-441
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
  • « Une fille d'Eve [suivi de] Massimilla Doni », Paris : Hippolyte Souverain, 1839
  • « Massimilla Doni », in Etudes philosophiques, tome II, Paris : Furne, 1846
  • « Massimilla Doni » éd. présentée par Max Milner, Paris : José Corti, 1964
  • « Le chef-d'œuvre inconnu ; Gambara ; Massimilla Doni » éd. par Marc Eigeldinger et Max Milner, Paris : Flammarion (GF, 365), 1981
  • « Sarrasine ; Gambara ; Massimilla Doni » éd. par Pierre Brunel, Paris : Gallimard (Folio classique, 2817), 2007
  • « La duchesse de Langeais » in Scènes de la vie parisienne, Paris : Le Monde, Classiques Garnier (La Comédie humaine, 8), 2008

mise-à-jour : 26 septembre 2012
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