David Mitchell

Les mille automnes de Jacob de Zoet

L'Olivier

Paris, 2012

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Autour du Japon
parutions 2012
Les mille automnes de Jacob de Zoet / David Mitchell ; traduit de l'anglais par Manuel Berri. - Paris : L'Olivier, 2012. - 701 p. : ill. ; 22 cm.
ISBN 978-2-87929-761-3
Et par-delà la porte-de-terre, songe Jacob, s'étend l'empire cloîtré.

p. 42

   Petit port de pêche au creux d'une baie à l'ouest de l'île de Kyūshū, Nagasaki commence à se développer dans la seconde moitié du XVIe siècle avec l'arrivée de missionnaires (François Xavier) et de commerçants portugais. Très vite perçue comme une menace, l'ouverture est alors contrôlée, puis réprimée avec une brutalité croissante. Un siècle plus tard, les Néerlandais négocient un accord avec le pouvoir exercé localement par le clan Tokugawa pour y établir une présence exclusivement commerciale, proscrivant avec rigueur tout prosélytisme chrétien. En 1641, la Compagnie des Indes Orientales — V.O.C. — est autorisée à s'implanter sur l'île artificielle de Dejima (出島) dans le port de Nagasaki où elle dispose d'entrepôts, de bureaux et de locaux fonctionnels. Après la faillite de la Compagnie en 1798, la présence néerlandaise à Dejima s'est maintenue jusqu'en 1857.

   Les mille automne de Jacob de Zoet s'inscrit dans les grandes lignes de cette histoire en se concentrant sur les années 1799 et 1800. Les protagonistes et les péripéties qu'ils affrontent éclairent le dialogue qui cherche à s'établir entre deux mondes. Côté japonais, les premiers rôles sont occupés par des interprètes dont la mission première est de rendre accessibles aux élites dirigeantes ce qu'ils pensent être le meilleur des connaissances de l'Occident — à l'image de la traduction du traité d'Adam Smith The wealth of nations, objet de bien des convoitises ; sur l'autre bord, Jacob de Zoet se risque, en violation de consignes impératives, à forcer l'obstacle de la langue de ses interlocuteurs. Plus grave, il s'éprend d'une jeune japonaise — Aibagawa Orito — qui est autorisée à se rendre à Dejima pour y enrichir ses connaissances médicales auprès du docteur Marinus, habile praticien, lecteur de Diderot et féru de botanique.

   Le romanesque a donc sa part dans ce récit — pendant que les acteurs du commerce et du pouvoir intriguent pour faire prévaloir leurs intérêts les plus sordides quelques  hommes et une femme tentent, parfois maladroitement, de frayer la voie menant à d'incertaines mais prometteuses rencontres. Comme sur une scène de théâtre, les deux trames se mêlent à Dejima, île vouée aux échanges ; mais « … les rendez-vous clandestins, et encore moins les romances clandestines, sont choses impossibles en ces lieux » (p. 91).

David Mitchell est né en 1969 à Southport, dans le Lancashire. Il a vécu plusieurs années au Japon et a enseigné l'anglais à Hiroshima. Pour le New Yorker, qui le compare à Vladimir Nabokov et à José Saramago, David Mitchell est « l'un des rares écrivains dont le don pour l'artifice est proprement surnaturel ».
EXTRAIT    « J'en conclus » — Yoshida Hayato, l'auteur encore vaillant d'une savante monographie portant sur l'âge véritable de la Terre, scrute son auditoire constitué de quatre-vingt voire quatre-vingt-dix érudits — « que cette croyance communément répandue selon laquelle le Japon est une imprenable forteresse n'est qu'une dangereuse illusion. Honorables académiciens, notre pays n'est plus qu'un corps de ferme délabré dont les murs s'effritent et le toit s'écroule, et que ses voisins convoitent. » Une maladie des os ronge Yoshida : projeter sa voix dans l'immense Salle aux soixante tatami est épuisant. « Au nord-ouest de notre pays, à une demi-journée de traversée depuis l'île de Tsushima, vit l'orgueilleux peuple de Corée. Qui pourra oublier les provocations inscrites sur les étendards que leur dernière délégation exhibait ? " Inspectorat des dominions " et " Nous sommes la pureté ", ce qui, évidemment, implique " Et pas vous " ! »

   Plusieurs érudits manifestent leur accord en maugréant.

   « Au nord-est s'étend le vaste domaine d'Ezo, pays des farouches Aïnu et de ces Russes qui ont cartographié nos côtes et prétendent que Karafuto leur appartient. Sakhaline, nomment-ils-cette île. Voilà déjà douze ans qu'un Français, un certain … » — les lèvres de Yoshida s'apprêtent à prononcer le patronyme — « … La Pérouse, a baptisé de son nom le détroit qui sépare Ezo de Karafuto ! Les Français toléreraient-ils l'existence d'un détroit Yoshida au large de leurs côtes ? » L'argument, qui fait mouche, est salué. « Les récentes incursions menées par les capitaines Benyowsky et Laxman sont annonciatrices d'un avenir proche dans lequel les Européens en errance ne se contenteront plus de réclamer des vivres, mais demanderont à établir des comptoirs commerciaux, des quais de débarquement, des réserves, des fortifications pour leurs ports, des traités inégaux. Les colonies pousseront comme du chiendent. Seulement alors comprendrons-nous que notre imprenable forteresse n'était qu'une vue de l'esprit et que nos mers ne sont pas les " infranchissables douves " que l'on croyait, mais plutôt, comme l'écrivait mon collègue visionnaire Hayashi Shihei, " une route océane dépourvue de frontières qui relie la Chine, la Hollande et le pont Nihonbashi d'Edo ". »

pp. 301-302
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
  • « The thousand autumns of Jacob de Zoet », London : Sceptre, 2010

mise-à-jour : 15 juin 2012


Dejima (p. 30)
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