Cees Nooteboom

La nuit viennent les renards

Actes sud

Arles, 2011
bibliothèque insulaire
   
Méditerranée

Baléares

parutions 2011

La nuit viennent les renards / Cees Nooteboom ; traduit du néerlandais par Philippe Noble. - Arles : Actes sud, 2011. - 157 p. ; 22 cm.
ISBN 978-2-7427-9515-4
Cees Nooteboom regarde la mort sans détourner les yeux, et parfois l'installe au premier plan, dans un roman — Le chevalier est mort par exemple —, ou dans le récit d'une suite de visites à d'illustres disparus — Tumbas : tombes de poètes et de penseurs, où l'on retrouve parmi d'autres Chateaubriand au Grand-Bé et Stevenson à Upolu.

Dans les nouvelles qui forment La nuit viennent les renards, Cees Nooteboom creuse cette veine et met en scène les questions, trop souvent refoulées, que suscite l'inquiétante proximité qui persiste entre ceux qui ont vécu et ceux qui vivent encore.

Décor insulaire souvent : scène circonscrite où l'usure du temps semble mise en doute, où tout avive d'anciennes affinités ? « La mer reste la même et vient battre doucement la paroi du quai. Tout le reste est interchangeable, arsenal à meubler les souvenirs » (Gondoles, p. 12).

À Venise, en Sardaigne, à Minorque — où l'auteur réside une partie de l'année —, les lieux semblent également aptes à égarer la mémoire, à conjurer les effets les plus évidents semble-t-il de l'absence, à maintenir la sensibilité d'un fil qu'on pourrait croire brisé.
EXTRAIT Au bout du chemin se dresse un phare entouré de quelques bâtiments. La tour est inoccupée, les bâtiments sont inhabités, la grande lumière tournante est allumée automatiquement à distance après le coucher du soleil. Autrefois, beaucoup de bateaux faisaient naufrage par ici. Je connais leurs noms, quand je marche de ce côté je les prononce à haute voix, cela fait comme une litanie. Le terrain du phare est interdit au public, il est entouré de murs, mais je connais un passage. En m'approchant, j'entends le bruit de la mer, à la fois fureur et exultation. Je viens ici pour danser, c'est ce que je n'ai jamais pu dire à mon père. Le vent danse avec moi, il me serre de près, il entraîne mon corps avec une brutalité irrésistible, je me laisse conduire, je dois faire attention de ne pas me laisser culbuter. Les rochers ont ici des pointes acérées, parfois je m'y érafle ou je m'y cogne, avant je devais toujours cacher ces blessures. A partir du phare, il y avait dans le temps un sentier qui descendait vers la crique où la mer, tout en bas, se déchaîne. Ce n'est plus aujourd'hui qu'une vague trace puisque personne n'y vient plus, les pierres coupantes vous empêchent presque de marcher. Je ne peux me retenir nulle part, mais je veux aller jusqu'au bout, entrer dans cette fureur extatique. La houle, voilà ce que c'est : la guerre, le danger. De grandes plaines grises, qui sont soulevées et fracassées contre les rochers. Elle s'élèvent en prenant un gigantesque élan, elles se creusent de l'intérieur comme si elles voulaient s'envoler dans les airs. Il y a de toutes les couleurs dans ce gris, tantôt il est bleuâtre et parcouru de reflets vénéneux comme le pétrole, tantôt noir et terne comme un suaire. Furie, écume qui cingle les rochers et semble un instant se dresser à la verticale dans le ciel sombre, avant de s'effondrer et de s'engloutir dans le noir qui se retire pour lancer un nouvel assaut, plus sauvage encore. Coups de fouet, cris poussés par des géants. C'est pour cela que je viens, pour ces cris. Au début je n'ose pas — tout en sachant que personne ne peut me voir ou m'entendre — mais peu à peu je commence à répondre aux cris, d'abord de façon encore retenue, si bien que je ne m'entends pas moi-même, puis de plus en plus fort, je crie pour contrer les cris, je hurle plus fort que cent mouettes, je crie pour atteindre les morts qui se sont noyés ici, je les appelle et ils me répondent, je sais que je voudrais disparaître dans les profondeurs, perdue dans ce mouvement de balancement, et je sais que j'en suis incapable, que la danse est terminée, que je vais reprendre le long chemin du retour, poursuivie par les coups de cravache du vent, flagellée parce qu'une fois de plus, je me suis révélée trop petite. J'ai perdu le vent du nord, comme nous disons ici, he perdido la tramontana. Cela signifie naturellement qu'on ne sait plus où on en est, mais ce n'est pas le cas, je sais très bien où j'en suis. J'ai été heureuse, mais je n'ai personne à qui le raconter. Je n'ai qu'à attendre que la tempête et la mer m'appellent de nouveau au point extrême. C'est notre accord.

Le point extrême, pp. 154-155
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
  • « 's Nachts komen de vossen », Amsterdam : De Bezige bij, 2009

mise-à-jour : 5 avril 2011

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