Le texte qui suit,
reproduit dans son intégralité,
a été publié dans
Le Monde (Jeudi 14 Février 2019).

Qui voudrait voir sa famille déchirée alors qu'elle vient à peine de se retrouver ?
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Lisa McInerney, “ Hérésies glorieuses ”, Paris : Joëlle Losfeld, 2017

Lisa McInerney

Le Brexit menacerait la paix en Irlande
Lisa McInerney
Je me souviens d'une campagne publicitaire qui passait à la télévision en République d'Irlande, à la fin des années 1990. On y voyait un groupe d'amis occupés à pêcher, à manger et à jouer de la musique en Irlande du Nord sous le slogan “ L'Irlande du Nord que vous ne connaîtrez jamais … à moins d'y aller. ” A cause des décennies de violence qu'avait connues l'Ulster avant la signature de l'accord de Belfast, la majorité des citoyens de la République d'Irlande n'y étaient jamais allés. En 1999, le bureau du tourisme d'Irlande du Nord vit dans l'entrée en vigueur de l'accord de paix l'occasion d'inviter de nouveaux amis vivant de l'autre côté de la frontière. La campagne connut un grand succès et aujourd'hui encore, vingt ans après, les Irlandais disent souvent pour plaisanter : “ Tu ne sauras jamais … à moins de venir ”, même si beaucoup ne se souviennent pas vraiment de l'origine de la formule.
Vingt ans. En vingt ans notre île a beaucoup changé. Elle est devenue plus cohérente tout en préservant les identités distinctes de ses communautés, elle a connu de saines rivalités entre ses provinces et ses villages, ressenties comme un tout complexe et dynamique, et non comme une famille désunie. Je peux me rendre sans problème à Belfast passer un week-end à boire, manger et écouter de la poésie, ou partir visiter les grottes de Marble Arch, dans le comté nord-irlandais de Fermanagh, ou encore traverser Derry, ville d'Irlande du Nord, à l'aller comme au retour quand je me rends dans la péninsule d'Inishowen, qui se trouve dans le comté irlandais de Donegal. Il est difficile pour les étrangers de réaliser à quel point la “ frontière ” irlandaise est perméable (peut-être ne le sauront-ils jamais à moins d'y aller ? …).


IL Y AVAIT LA DOULEUR

Pour mes parents et grands parents, en revanche, il était compliqué de se rendre en Irlande du Nord. Il y avait la frontière, gardée par l'armée britannique et ciblée par l'IRA. La logistique n'était pas simple, la ligne n'était absolument pas perméable. Et puis il y avait la douleur : la méfiance entre ceux du Nord qui se disaient britanniques, ceux du Nord qui se disaient irlandais, et ceux de la République qui n'étaient pas très sûrs de leur rôle, ou  qui oubliaient leurs frères de l'autre côté de cette frontière et les laissaient combattre seuls pour leurs droits civiques.
Vingt ans, alors qu'il semble que c'était il y a un siècle. Aujourd'hui il n'y a plus de points de passage physiques entre la République et le Nord, aucun garde armé ni sniper. Le seul détail qui vous indique que vous êtes passé d'une juridiction à l'autre, ce sont les panneaux routiers. L'Irlande du Nord les affiche en miles, comme la Grande-Bretagne, alors que la République utilise les kilomètres, comme dans le reste de l'Europe. Vingt ans, et voilà que le Brexit menace tout ce que l'accord de Belfast à jusqu'ici protégé.
Si le Royaume-Uni quitte l'Union européenne (UE), il ne sera plus tenu d'assurer la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des individus. Alors que Theresa May avait accepté la demande du gouvernement irlandais d'un “ backstop ” — un arrangement qui, pour éviter le retour d'une frontière “ dure ”, garantit que le Royaume-Uni restera aligné sur l'UE jusqu'à ce qu'il trouve une alternative faisable aux contrôles douaniers —, elle veut aujourd'hui dénoncer cet accord sous la pression des partisans d'un Brexit dur. “ L'Irlande n'a pas besoin d'un backstop ”, assure-t-on à l'Irlande parce que le gouvernement britannique finira par trouver une solution : “ Ne vous inquiétez pas, ce n'est pas un problème, cessez de vous plaindre, faites ce qu'on vous dit. ”
De nombreux parlementaires britanniques, en particulier ces hard-brexiters, ne semblent pas comprendre — ou peut-être s'en moquent-ils — à quel point l'accord de Belfast est un contrat complexe, l'extraordinaire aboutissement qu'il représente, le bien immense qu'il a fait à notre île, ni pourquoi le peuple d'Irlande ne peut aveuglément leur faire confiance pour trouver une solution dans le futur.
Pour dire les choses simplement, l'accord de paix garantit le libre choix des Nord-Irlandais à être britanniques, irlandais ou les deux, et oblige les gouvernements irlandais et britanniques à œuvrer de concert pour assurer le bien être de la population. Il nous a permis de démanteler l'infrastructure qui séparait six comtés des vingt-six autres, divisait les communautés et les familles, et qui a longtemps symbolisé la brutalité britannique et l'inégalité entre nos pays. Cela fait trente ans que le mur de Berlin est tombé. Qui pourrait imaginer le reconstruire ?
Deux éléments ont permis à l'Irlande contemporaine de retrouver vigueur et sécurité. L'un est l'accord de Belfast. L'autre est l'appartenance à l'UE. C'est en tant que membre de l'UE que l'Irlande a eu le sentiment d'être l'égale de la Grande-Bretagne, et qu'elle s'est sentie capable de se libérer du poids amer de l'histoire pour aller vers un avenir placé sous le signe de l'amitié et du respect.
Quand, en 2016, le peuple britannique a voté en faveur d'une sortie de l'UE, la majorité des Irlandais ont été consternés, non seulement à cause du risque d'une nouvelle partition, mais aussi en raison de l'attitude lamentable que certains politiciens britanniques ont affichée à l'égard de l'Irlande, montrant par là qu'un nombre important de Britanniques nous considèrent encore comme des sujets inférieurs et indisciplinés, et pas du tout comme des amis et des égaux.
Nous nous inquiétons pour nos amis au Royaume-Uni qui ont voté pour rester dans une Europe des égaux. Nous nous inquiétons pour ceux qui ont voté pour le Brexit, parce que beaucoup ont été dupés, et que l'avenir meilleur qu'on leur avait promis s'est surtout concrétisé pour quelques lâches politicards et affairistes qui ne cherchent qu'à s'en mettre plein les poches. Nous nous inquiétons pour nos amis unionistes d'Irlande du Nord, à qui l'on demande de choisir entre identité et sécurité au nom d'un pouvoir central britannique qui daigne à peine se souvenir d'eux.


NOUS SÉPARER À NOUVEAU

Nous parlons des écrivains nord-irlandais comme nous parlons des écrivains de Dublin, en tant que communauté, et non comme un moyen de diviser. Où en serait la littérature irlandaise sans Seamus Heaney, né au Nord et établi dans la République ? Lorsque Anna Burns a remporté le Booker Prise en 2018, nous nous en sommes réjouis parce que la célébration transfrontalière est désormais la norme. Ici, en République d'Irlande, nous sommes tout aussi fiers d'écrivains nord-irlandais tels que Jan Carson, Paul McVeigh, Wendy Erskine, David Park, Paul Mudoon, et Lucy Caldwell, pour n'en citer que quelques-uns. Nous appartenons à la même tradition vitale. Le Brexit nous obligerait à nous séparer à nouveau. Qui voudrait voir sa famille déchirée alors qu'elle vient à peine de se retrouver ? Vingt ans, tout ça pour en arriver là ?
Je me trouvais à Londres la veille du vote sur le Brexit. J'assistais à un événement littéraire et m'étais mise à bavarder avec un jeune journaliste britannique qui me demandait ce que je pensais du référendum. “ J'ai peur ”,  lui dis-je. Surpris, il me demanda pourquoi. “ Parce que si vous votez pour la sortie, qu'adviendra-t-il de l'Irlande du Nord ? ” “ Ah ! Je n'avais pas pensé à ça. ”
Bon. Il n'était pas Irlandais. Il ne pouvait pas comprendre ce que cela signifie d'être Irlandais. Aujourd'hui encore, quand des politiciens britanniques conservateurs se rendent en Irlande du Nord et visitent les comtés frontaliers, ils ne semblent pas comprendre. Et je pense qu'ils ne comprendront jamais. Même s'ils y vont.

Lisa McInerney
traduit de l'anglais par Gilles Berton
Le Monde, 2019