The
best of Myles / Flann O'Brien (Myles na gCopaleen) ; trad. de
l'anglais par Rosine Inspektor et Patrick Reumaux ;
préface
de Rosine Inspektor. - Paris : Les Belles lettres, 2011. -
318 p. : ill. ; 21 cm.
ISBN
978-2-251-44410-9
|
De
1944 à sa mort en 1966 Flann O'Brien — de
son vrai
nom Brian O'Nolan — a rédigé
pour l'Irish Times
une chronique régulière
— Cruiskeen lawn, Le petite cruche pleine
en gaëlique —, qu'il signait Myles na
gCopaleen, soit Myles des petits chevaux ou Myles des poneys 1.
Un recueil de ces chroniques (écrites dans un premier temps
en
gaëlique, puis alternativement en gaëlique et en
anglais, et
pour finir surtout en anglais), est paru en Grande-Bretagne en
1968 ; une première traduction française
est parue
sous le titre « Dublinoiseries » en 1968 ;
cette
nouvelle édition est sensiblement enrichie.
L'auteur
dénonce avec une joyeuse et féroce ironie les
travers de
la société irlandaise de son temps :
l'étroitesse
de ses vues, son sectarisme, ses turpitudes. Mais l'apparent
délire touche bien au-delà. Ainsi quand il moque
la vogue
du téléphone :
« Avoir le
téléphone veut dire que vous avez " un
ami " ou
" des
amis " — c'est-à-dire
qu'il y a dans
le monde quelqu'un qui juge intéressant de communiquer avec
vous. Cela suggère également que vous devez
" être au
courant " … »
(p. 148). Ainsi encore, et plus gravement, quand il
évoque
l'Europe chantée par Verhaeren — « et
l'Europe debout / Là-bas, sur son tas d'or
millénaire qui bout, / Du fond de ses banques
formidables,
préside / À ces trafics
captés par des
cerveaux lucides, / Chiffre à chiffre, dans les
mailles de
leurs calculs » 2
—
pour mieux lâcher une bordée de sarcasmes
à longue
portée : « Joli tableau
(…) ? C'est
tout un programme : Prêtres,
soldats, marins, colons, banquiers, savants, …
(…) Prenez mon Bureau de recherches. Vous y trouvez des
hommes
qui sont de vrais Européens. Ils connaissent la vie. Ils
prennent les mesures nécessaires pour se
protéger.
Poésie, simagrées, balivernes ne sont pas pour
eux » (pp. 150-151).
On
a surtout retenu des
chroniques de Myles le regard sans concession porté sur les
excès du Celtic revival ou sur les rigidités de
la
bourgeoisie insulaire. Mais la farce a une portée
universelle,
et le ridicule comme les lâchetés qu'elle
éclaire
sont toujours à l'œuvre — en
Irlande et ailleurs.
1. |
« Myles est le protagoniste
d'une pièce très en vogue au XIXe
siècle, The
Colleen Bawn
(1860) de Dion Boucicault ; une figure de bandit
héroïcomique, dont les aventures ont pour
décor la
campagne irlandaise. » — Préface, p. 7 |
2. |
Emile Verhaeren, « Les forces
tumultueuses », Paris : Mercure de France,
1902 |
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ROSINE
INSPEKTOR :
[…]
Cette
sélection reprend la plupart des chroniques
présentées dans The Best of Myles, recueil
paru en anglais en 1968. Elle couvre les cinq premières
années de Cruiskeen Lawn, soit la période de la
Seconde
Guerre mondiale. La chronique, qui ne dépassait
généralement pas 500 mots, paraissait environ
trois fois
par semaine et un même thème pouvait
être repris sur
plusieurs jours ou après une interruption plus ou moins
longue.
Au fil du temps, Flann O'Brien mit en place plusieurs
séries,
comme « WAAMA »,
« Le
frangin », « Le Bureau des
recherches », etc., qui ont
été
rassemblées dans l'édition anglaise. Cette
édition
reprend la division par thèmes de l'édition
originale,
destinée à faciliter la lecture sans
être pourtant
entièrement étanche, et certains articles
auraient pu
être placés dans différentes sections.
Certaines
chroniques, jugées « vraiment
intraduisibles » par les traducteurs (notamment
« The Myles na gCopaleen catechism of
cliche »)
ou encore trop hermétiques pour le lecteur
français
contemporain (« Irish and related
matters ») ont
été écartées. Les
illustrations,
reproduites ici, étaient des dessins de Flann O'Brien
lui-même, ou le plus souvent tirées
d'encyclopédies
illustrées et d'ouvrages scientifiques du XXe
siècle, dont il combinait parfois les
éléments.
☐
Préface,
pp. 11-12
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EXTRAIT |
On entend beaucoup parler de « Grand
Dublin » (il s'agit en général
de propos non
autorisés par moi et donc médisants), mais il
n'est
jamais fait mention du saillant corolaire de cette proposition,
à savoir que lorsque vous agrandissez Dublin, vous
réduisez proportionnellement le reste de l'Irlande. Cela
constitue bien sûr un problème très
sérieux.
Un beau jour, les habitants de Leixlip remarqueront quelque chose
d'inhabituel à l'horizon, et après avoir
envoyé
des éclaireurs, découvriront qu'il s'agit de
Dublin.
Dublin aujourd'hui à quelques bornes de chez vous.
Demain ?
La marée aura englouti l'ancien Leixlip, les habitants
relèveront de Hernon, Keane et Monks. Les gens
écriront
des lettres libellées à « Main
St. Leixlip,
Dublin, C.98 » et le bus 16 vous y conduira sans
doute. Les
habitants d'Athlone diront : « Vous avez vu
ce qui
s'est passé à Leixlip. Ils croyaient
être à
l'abri, que leur futurs fils ne seraient jamais des Dublinois. Hodie
Leixlip, cras nobis 1.
Que nos hommes gagnent les montagnes, que nos femmes soient instruites
dans l'art de faire des gâteaux contenant des
clés. Aux
armes ! »
Oui au « Grand
Dublin » si vous construisez au même
rythme la Grande
Irlande. Comment y parvenir ? Certains voudront que l'Irlande,
le
fer à la main, se lance dans de vastes conquêtes
impériales. Le serment que j'ai fait à Clemenceau
s'opposerait à cette solution, même si d'autres
considérations ne la rendaient pas irréalisable.
Deux choses me viennent à l'esprit. Vous vous
rappelez ma
récente conférence sur l'exportation de produits
agricoles vers la Grande-Bretagne, comment j'ai expliqué
qu'avec
chaque bête, chaque homme et chaque centaine d'œufs
exportés, nous expatrions définitivement et en
quantité des constituants essentiels de la terre irlandaise,
appauvrissant ainsi le matériau dont sont faits les
Irlandais.
Supposons que vous accélériez ce processus,
diront les
ronchonneurs, supposons que vous monopolisiez tout le commerce
alimentaire britannique ? Est-ce que les Anglais, nourris
exclusivement de bœuf irlandais et de whisky irlandais, ne
deviendraient pas aussi irlandais du point de vue physiologique que les
Irlandais eux-mêmes ? Ne les verrait-on
pas …
arborer des pommettes hautes, jouer au hurling, se battre et devenir
inexorablement opposés à l'enseignement
obligatoire de
l'irlandais ? Écrire des livres
censurés ?
Devenir … neutres ?
La réponse est oui et non. […]
☐ pp. 311-312
1. |
« Aujourd'hui Leixlip, demain
nous. » |
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COMPLÉMENT
BIBLIOGRAPHIQUE |
- «
The best of Myles : a selection from Cruiskeen lawn »,
London : MacGibbon & Kee, 1968
- «
Dublinoiseries » The best of Myles trad. de l'anglais (Irlande) par Bernard
Geniès et Patrick Reumaux, Paris : Jean-Cyrille
Godefroy, 1983
|
- « Une
vie de chien », Paris : Gallimard (Du monde
entier), 1972
- « Le pleure-misère, ou La
triste histoire d'une vie de chien »,
Toulouse : Ombres (Petite bibliothèque, 42), 1994
- « Swim-Two-Birds »,
Paris : Les Belles lettres, 2002
- « Le
troisième policier », Paris :
Phébus (Libretto, 129), 2003
- « L'archiviste
de Dublin », Paris : Phébus
(Libretto, 164), 2004
- « Faustus
Kelly [suivi de] La soif », Marseille :
Vagabonde, 2011
- « Romans
et chroniques dublinoises », Paris : Les
Belles lettres, 2015
|
- Monique
Gallagher, « Flann O'Brien, Myles na Gopaleen et les
autres : masques
et humeurs de Brian O'Nolan, fou-littéraire
irlandais », Villeneuve
d'Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 1998
- Thierry
Robin, « Flann O'Brien : un voyageur au bout du
langage », Rennes : Presses universitaires
de Rennes,
2016
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mise-à-jour : 21
novembre 2017 |
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