Poème
du décours / Robert Berrouët-Oriol. -
Montréal : Triptyque, 2010. - 92 p. ; 20 cm. ISBN 978-2-89031-671-3
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D'une
île à l'autre, de la mer Caraïbe au fleuve
Saint-Laurent, l'errance poétique de Robert Berrouët-Oriol
n'est pas sans but. Haïti l'île natale : je la porte dans ma tête, dit
l'auteur ; quant à Montréal, où il
réside, il y est hanté par le souvenir
d'Angélique, jeune esclave noire pendue en 1734 après
avoir été accusée — à tort ou
à raison ? — d'avoir incendié la ville.
Entre Haïti et Montréal le texte tente d'ouvrir un
cheminement ou, à défaut, d'ordonner les échos qui
montent d'un bord et de l'autre. Appelant la voix plus qu'une lecture
silencieuse, le texte est âpre ; mots et pans de phrases se
heurtent sans ponctuation et le sens, enjambant les
siècles, se livre au rythme des rencontres
— carrefours, escales, parfois simples
affleurements : « tu
dis je cherchais mes mots enfouis sous mes petits et grands naufrages
de femme argile pour te parler à hauteur de ton cou cassé
sous le poids du Poème lors dévalent cascades jets
interrompus saisons tricotées ici et là » (p. 25).
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NOTE DE L'ÉDITEUR
: Dans une langue finement travaillée où rythmes et sens
s'accouplent et se télescopent sur plusieurs registres, ce livre
interpelle la figure emblématique d'Angélique,
négresse esclave et rebelle qui, en 1734, fut accusée
d'avoir incendié Montréal et pendue au terme du plus
important procès tenu sous le régime français en
Nouvelle-France.
De Barcelone à Montréal, de
Jacmel à Pondichery en passant par la Corse, le poète
revisite à sa manière l'oblitération historique de
cette femme mythique et, avec humour et autodérision, l'histoire
mémorielle de ses aïeuls. Il nous invite à voir,
dans le plissement musiqué du poème en prose, une
originale métaphore de la géographie des corps souffrants
et morcelés comme lecture de nos passions, sorte de grammaire du
désir, de l'absence et des migrations urbaines modernes.
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EXTRAIT |
Frère
parasol m'ouvrant ses palmes pour passer pont-levis de haute mer
où jadis je comptais méduses voici que sur ta couche aux
allures de linceul pipe éteinte et pieds poudrés pour ce
départ par vieux os prémédité tu retiens
ton ultime souffle à refaire avec moi le décompte des
lampes posées à chaque escale sur papier ranci d'avoir
trop attendu la remontée des cruches sur ta soif d'eau neuve et
chaque petit matin qu'enfante la nuit tu tisses sagas de chiffres et
ballet de lettres à conjurer un sort dont toi seule connais la
précise et patiente mathématique les mots de passe
puisés aux pages d'almanachs du bonheur taillé sur
rêves endimanchés vendus à la criée combien
de lèvres vierges en malefaim d'oracles as-tu sellées sur
ta natte par périodes de crues sans doute lors la solitude dans
la raideur programmée de ton corps avait déjà
frayé déluge sur tes paupières mais qu'importe la
remontée des larmes au col de ton ilienne terre tu m'as
laissé à temps l'horloge des heures miraculeuses qui
veille depuis mes nuits mes trépas
☐ p. 43 |
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COMPLÉMENT
BIBLIOGRAPHIQUE
- « Lettres
urbaines [suivi de] Le dire-à-soi (du rapport à la
langue) », Montréal : Triptyque, 1986
- « Thoraya, d'encre le champ », Montréal : CIDIHCA (Voix du Sud), 2005
- « Thòraya, the ink field » English translation by Carrol F. Coates, Montréal : CIDIHCA, 2007
- « En
haute rumeur des siècles » avec 10 illustrations de
Frankétienne, Montréal : Triptyque, 2009 — note de lecture par Yves Chemla
- « Découdre le désastre [suivi de] L'île anaphore », Montréal : Triptyque, 2013
- « Eloge de la mangrove », Montréal : Triptyque, 2016
- Robert
Berrouët-Oriol, Darline Cothière, Robert Fournier et Hugues
Saint-Fort, « L'aménagement linguistique en
Haïti : enjeux, défis et propositions »,
Montréal : CIDIHCA ; Port-au-Prince : Université d'Etat d'Haïti, 2011
- Robert
Berrouët-Oriol et Hugues Saint-Fort, « La question
linguistique haïtienne : textes choisis »,
Port-au-Prince : Éditions Zémès, 2017
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mise-à-jour : 22 juin 2017 |

| prix poésie du livre insulaire 2010
finaliste du prix Carbet et du Tout-Monde 2010 |
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