Le texte qui suit,
reproduit partiellement,
a été publié dans
Libération (Samedi 24 - Dimanche 25 novembre 2018).


Il est difficile de continuer à appeler “ maison ” les constructions en béton précaire qui jalonnent la route, car la fonction traditionnelle de refuge semble céder la place aux deux fonctions centrales du technocapitalisme baroque : la vente d'objets et la connexion au réseau numérique.
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Le Strip taïwanais

Paul B. Préciado


    Taiwan est un laboratoire à pleine échelle du processus d'urbanisation capitaliste du monde.

    Voyager, c'est comme prendre une drogue : le sens de ce que l'on est, le contenu ainsi que la forme de la subjectivité se trouvent déplacés par l'intensité des sensations. Le voyage n'est pas une pratique de mouvement géographique, c'est un déplacement subjectif, émotionnel, généalogique, historique. Voyager, c'est être plongé dans les profondeurs de l'expérience collective, entrer dans la peau de la Terre, traverser l'épaisseur de l'histoire, comprendre que votre vie est accidentelle, que vous êtes peut-être ceci mais que vous pouvez aussi bien être tout autre chose. A un moment donné du voyage, il se peut que ce soit bientôt, ou que ça arrive plus tard, tout ce qui vous constitue en tant qu'individu s'évanouit : le personnage avec lequel vous pensez vous identifier est emporté par une avalanche de signes, de gestes, d'images … comme une petite digue céderait devant la poussée d'une rivière qui déborde. Et c'est justement lorsque le moi est emporté par la force de l'histoire que le voyage commence. C'est peut-être pour cette raison que les chamans et les toxicos coïncident pour nommer voyage à la fois l'expérience rituelle consistant à mélanger la chimie humaine et l'âme de la plante, et la pratique plus banale et plus urbaine consistant à prendre un trip. En voyageant, comme après l'ingestion d'un acide ou d'ayahuasca, l'essence énergétique de la vie en perpétuelle mutation se présente à l'esprit comme une image sensible.

    Après avoir âprement lutté avec la bureaucratie taïwanaise pour obtenir un visa express, nous sommes enfin arrivés à Taipei. Nous venons y présenter le projet de l'artiste Shu Lea Cheang, qui a vécu plus de trente ans entre l'Europe et les Etats-Unis, pour la prochaine biennale de Venise. Shu Lea Cheang aurait pu se contenter de caser un projet préfabriqué sur le stand vénitien, mais elle a pris très au sérieux le lieu où le travail sera exposé : le [Palazzo delle] Prigioni, la vieille prison de Venise. Son projet examine les raisons qui amènent différents régimes politiques à considérer certaines pratiques sexuelles ou du genre comme déviantes ou criminelles.

    Nous nous préparons à voyager jusqu'à la prison de Chiayi dans laquelle un homme est accusé d'avoir transmis le virus d'immunodéficience humaine (VIH) à ses partenaires sexuels. […] Nous traversons le pays pour arriver à la prison de Chiayi. Mais avant d'atteindre notre but, je suis entré dans cet état de conscience altérée que nous appelons voyage. Mon moi brûle comme le papier d'une cigarette se consumant sous le soleil de l'île Formosa. En sortant de Taipei, les villes taïwanaises de Taichung, Nantou en passant par Puli, forment un long Strip sans fin, une route sur laquelle s'accrochent les détritus du capitalisme tels des copeaux de fer collés à un fil magnétique : des maisons construites en béton et en tôle deviennent des restaurants improvisés (et permanents) dans lesquels une femme, presque toujours seule, cuisine derrière une charrette équipée de feux de gaz. De chaque côté de la route-ville, des centaines d'ateliers de fabrication, des marchandises qui seront consommées dans le monde entier, occupent tout l'horizon.

    Il est possible d'apprécier à Taiwan le processus d'urbanisation capitaliste du monde comme s'il s'agissait d'un laboratoire à pleine échelle. Il est difficile de continuer à appeler “ maison ” les constructions en béton précaire qui jalonnent la route, car la fonction traditionnelle de refuge semble céder la place aux deux fonctions centrales du technocapitalisme baroque : la vente d'objets et la connexion au réseau numérique. La maison est principalement un bureau commercial ou un terminal d'insertion du courant électrique qui permet de brancher un téléviseur ou un téléphone mobile, de connecter un routeur et d'activer un ordinateur. Dans leur fonction de bureau commercial, les porches de chaque habitation servent de support à une multitude d'objets : des poupées manga, des chats qui sourient en fermant les yeux et hochent la tête, de faux colliers en jade, des verres, des bouteilles, des couverts, des montres, des chapeaux, tous fabriqués avec le même plastique qui brûle dans les dépotoirs. En tant que borne électrique, le design et la décoration intérieure de la maison ne sont plus importants : l'habitant vit en réalité dans l'univers virtuel auquel la maison, en tant que prise globale, le connecte.

    Alors que la fonction commerciale enracine le corps vivant dans une masse de matière contaminante, la fonction numérique dématérialise le corps, le faisant passer du règne cancérogène du plastique à l'univers lumineux de l'écran. Peu à peu, les deux fonctions se juxtaposent et se confondent jusqu'à être absorbées par la métafonction du capitalisme mondial : la consommation. Sur l'écran, l'esthétique des multiples fenêtres rappelle la superposition de personnage des temples polythéistes auxquels les Taïwanais vont demander, chance, santé, argent ou paix pour leurs ancêtres. En arrivant à Yuchi, brusquement, sur le Strip, une petite porte en bois s'ouvre sur un chemin de terre bordé de hauts bambous. Alors le lac apparaît, immense et majestueux et, derrière lui, les quatre montagnes sacrées. La montagne Shuishe me parle et me demande : qui sont tes ancêtres ? De qui es-tu l'ancêtre ? Demain nous entrerons dans la prison de Chiayi et le lac et la montagne resteront dehors.

Paul B. Préciado
philosophe

Libération, 2018