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reproduit dans son intégralité,
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Le Monde (mardi 16 mars 2021)

Depuis l’arrivée au pouvoir de Jovenel Moïse, en 2017, la situation économique du pays s’est aggravée, la corruption s’est généralisée, la violence et la répression ont envahi les quartiers populaires, les kidnappings et les répressions de toutes sortes ont jeté un voile de terreur sur le pays dans son ensemble.
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EVELYNE TROUILLOT
Il est temps pour les amis d’Haïti de s’élever contre un gouvernement anticonstitutionnel et corrompu

 

Le régime du président Jovenel Moïse, dont l’opposition ne reconnaît plus la légalité, recourt à un arbitraire qui rappelle les années Duvalier, dénonce, dans une tribune au Monde, l’écrivaine Evelyne Trouillot, qui exige la libération de 23 personnes arrêtées début février.
 

Il y a plus d’un mois que le gouvernement de Jovenel Moïse, jugé inconstitutionnel par l’opposition haïtienne et par la plus haute instance judiciaire du pays, le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ), a arrêté 23 citoyens et citoyennes sous prétexte de “ tentative de coup d’Etat ”. L’arrestation elle-même, le 7 février, s’est faite dans des conditions reflétant le caractère arbitraire et répressif de ce régime massivement rejeté par la population : aux environs de 2 heures du matin et au grand mépris de la procédure. Les photos des détenus en pyjama, parmi lesquels un juge de la Cour de cassation, malmené par les sbires du régime, ont circulé sur les réseaux sociaux.

Bien avant le 7 février 2021, date à laquelle son mandat a pris fin constitutionnellement, Jovenel Moïse avait commencé à afficher des tendances dictatoriales. Les massacres dans les quartiers populaires pour réprimer les velléités de protestations et de revendications, les arrêtés et décrets anticonstitutionnels, les révocations et nominations intempestives, les attaques contre les journalistes, entre autres, montraient déjà la pente suivie par le régime issu du Parti PHTK [Parti haïtien Tèt Kale, de l’ancien président Michel Martelly].

Depuis l’arrivée au pouvoir de Jovenel Moïse, en 2017, la situation économique du pays s’est aggravée, la corruption s’est généralisée, la violence et la répression ont envahi les quartiers populaires, en particulier les kidnappings et les répressions de toutes sortes ont jeté un voile de terreur sur le pays dans son ensemble.


Violence et répression

Cette accusation de complot contre la personne du président ou contre la sûreté intérieure de l’Etat pour justifier des arrestations arbitraires et intimider la population n’est pas nouvelle. Ceux et celles qui sont nés ou ont grandi pendant les années du régime des Duvalier [1957-1986] ont reconnu cette manœuvre pour ce qu’elle est : une tentative grotesque de justifier l’arbitraire par un régime qui ne peut gérer que par la violence et la répression.

Des citoyens et citoyennes honnêtes, des fonctionnaires intègres, certains à l’âge de la retraite, se retrouvent enfermés depuis plus de trente jours dans des conditions pénibles. Dans la nuit du 13 au 14 février, la chirurgienne Marie Antoinette Gautier – détenue avec son mari l’agronome Louis Buteau, et sa sœur l’inspectrice générale de la police nationale Marie Louise Gautier – a aidé une codétenue à mettre son bébé au monde. L’ambulance tardait à venir, il était environ 3 heures du matin. Sept jours plus tôt, à peu près à la même heure, le gouvernement avait pourtant pu envoyer une troupe d’agents lourdement armés de l’unité de la brigade responsable de la sécurité du président pour procéder à l’arrestation de 23 personnes.

Entre-temps, kidnappings contre rançon et crimes continuent. Le dimanche 28 février, un médecin de 63 ans, Ernst Pady, a été abattu à Port-au-Prince sous les yeux de sa famille. Deux jours plus tard, ce fut le tour d’une infirmière à la sortie d’une banque. Et la corruption s’étend davantage. Des fonds publics servent à calmer les chefs de gang ou à les employer pour des assassinats bien précis. Jeudi 25 février, quelque 400 détenus se sont évadés de la prison de Croix-des-Bouquets, et plus de 200 courent toujours. Et la misère se répand dans les foyers.

Les hôpitaux et centres médicaux offrent des services réduits ou irréguliers, le courant électrique promis 24 heures sur 24 par le président, à chacune de ses interventions, continue de manquer partout dans le pays. Les populations des milieux ruraux demeurent les plus affectées par l’incompétence et l’indifférence d’un régime qui a renforcé les inégalités sociales et économiques.

Il y a trente-cinq ans, le 7 février 1986, Jean-Claude Duvalier a été contraint de quitter le pouvoir après ses quinze années de présidence, précédées par les quatorze ans de son père, François Duvalier, qui s’était proclamé président à vie. Sous le régime de Duvalier père, le nombre de victimes est évalué entre 30 000 et 50 000. Sous son fils Jean-Claude, la dépendance envers les Etats-Unis en particulier a augmenté. La production nationale a chuté. Jovenel Moïse pense pouvoir recréer le contexte d’alors, il semble vouloir faire fi des nombreuses manifestations, marches et autres mouvements de protestations et de réclamations de la population. Il semble vouloir passer sous silence les innombrables demandes de procès financiers pour restituer au pays les sommes détournées par son parti et son gouvernement.


Détermination de la population

Jovenel Moïse semble vouloir nier la détermination de la population à se battre pour un système plus juste et plus égalitaire. Le dimanche 28 février, quelques heures après l’assassinat du docteur Ernst Pady, plusieurs milliers de participants ont manifesté contre les enlèvements et pour réclamer son départ.

Pendant que les personnes arrêtées la nuit du 6 au 7 février 2021 croupissent toujours en prison, que leurs familles vivent dans l’angoisse, le gouvernement anticonstitutionnel de Jovenel Moïse met trois juges de la Cour de cassation à la retraite et en nomme trois autres, inconstitutionnellement, ce qui a provoqué un mouvement de grève des juges sur tout le territoire. Jovenel Moïse a fait libérer le juge de la Cour de cassation mais continue de publier arrêtés et décrets pour assurer son pouvoir.

Le 7 février 2021, date symbolique pour la population haïtienne qui s’est battue contre la dictature, Jovenel Moïse non seulement refuse de respecter la Constitution et de quitter le pouvoir, mais il se rend dans la ville côtière de Jacmel pour lancer les festivités carnavalesques. En pleine pandémie, pendant que la population se bat contre la misère. Une gifle aux victimes de la dictature et à leurs parents. Une gifle à la misère de la population. Une gifle à l’histoire.

Il est temps, pour les amis d’Haïti et de son peuple, de s’associer aux revendications de la population haïtienne et de s’élever contre un gouvernement anticonstitutionnel, corrompu et répressif. Des citoyens et citoyennes sont toujours enfermés pour satisfaire la soif de pouvoir d’un régime incompétent. Il est plus que temps qu’ils soient libérés.

Evelyne Trouillot
est une écrivaine, poétesse
et professeure haïtienne ;
dernier roman publié :
“ Désirée Congo ” (Cidihca, 2020)

Le Monde, 2021