aujourd'hui, ce pays exceptionnel parce qu'il a contribué au progrès de la conscience universelle, ce peuple courageux, qui n'a jamais pris personne en otage, posé aucune bombe, ni détourné aucun avion, qui n'a jamais menacé quiconque, Haïti crève la gueule ouverte et dans la plus grande indifférence.

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Le texte qui suit, reproduit dans son intégralité, a été publié dans Le Monde (mardi 8 octobre 2002).

Haïti, la face noire de Napoléon
par Pierre Thivolet

Il y a deux cents ans, Napoléon Bonaparte volait de victoire en victoire. Il jetait les bases de la France moderne et allait connaître les gloires que l'on connaît avant la chute que l'on sait.

Il y a deux cents ans, en Haïti, à 7 000 kilomètres de Paris, Toussaint Louverture, un Noir, né esclave, cocher de son état, était traîtreusement arrêté par le général Leclerc, le propre beau-frère de Napoléon (il avait épousé la très belle Pauline Bonaparte) et envoyé au fort de Joux, dans le Haut-Jura, une des régions les plus froides de France, où il mourut deux ans plus tard.

Cinq ans auparavant, Toussaint Louverture avait pourtant été nommé par la République général en chef des armées françaises de Saint-Domingue (le nom colonial d'Haïti). A la tête de son peuple d'esclaves misérables, il avait réussi à défendre la souveraineté française sur cette île, à l'époque la plus riche colonie du monde, coupée de la métropole par le blocus de la flotte anglaise et attaquée par les armées espagnoles.

Les esclaves haïtiens et leur chef s'étaient identifiés à cette République française qui venait d'oser proclamer, la première, que tous les hommes étaient égaux, quelle que soit leur couleur, et qui, la première, venait d'abolir l'esclavage.

Alors quel fut donc le crime de Toussaint Louverture, le crime des esclaves haïtiens ? S'être opposés au rétablissement de l'esclavage décidé par Bonaparte, avoir cru en nos propres idéaux, ceux de liberté, d'égalité, de justice. Et c'est pour rétablir l'esclavage qu'il y a deux cents ans Napoléon avait envoyé en Haïti 20 000 soldats français et fait arrêter Toussaint Louverture.

Privés de leur chef, les esclaves haïtiens réussirent quand même à vaincre les troupes françaises ; le général Leclerc mourut de la fièvre jaune et, le 1er janvier 1804, Haïti devenait la première République noire.

Mais cet échec trop oublié de Napoléon Bonaparte en annonçait d'autres plus graves qui conduisirent au naufrage de l'empire : les Français venaient ainsi de trahir les idéaux révolutionnaires. Ils perdaient leur crédibilité aux yeux des peuples opprimés, leurs armées n'étaient plus celles de libérateurs venus renverser les despotes, mais les instruments d'une volonté de puissance et de domination.

Et pourtant, nous Français, nous pourrions être fiers de cette Révolution haïtienne d'il y a deux siècles. Car cette révolution était comme l'écho nègre et américain de la nôtre. Devenue « première République noire », Haïti était un aussi grand scandale pour l'ordre mondial de l'époque que la France révolutionnaire. Entourée de pays hostiles où l'esclavage des Noirs par les Blancs régnait encore en maître (aboli seulement en 1896 à Cuba, l'île voisine, par exemple), Haïti n'eut de cesse de gagner sa reconnaissance par le monde « civilisé ».

Simon Bolivar n'aurait sans doute pas réussi à libérer l'Amérique latine de la domination espagnole s'il n'avait trouvé refuge et aide militaire dans la toute jeune République haïtienne. Comme récompense, Haïti fut le seul Etat à ne pas être invité au premier Congrès des Etats indépendants d'Amérique organisé par Bolivar en 1826 à Panama. Haïti alla même jusqu'à acheter sa reconnaissance diplomatique par la France en acceptant le versement d'une indemnité colossale pendant un siècle, dont elle s'acquitta dignement jusqu'au dernier sou.

Aujourd'hui, ce pays exceptionnel parce qu'il a contribué au progrès de la conscience universelle, ce peuple courageux, qui n'a jamais pris personne en otage, posé aucune bombe, ni détourné aucun avion, qui n'a jamais menacé quiconque, Haïti crève la gueule ouverte et dans la plus grande indifférence.

Les mots sont impuissants à décrire tous les maux qui écrasent ces 8 (9 ? 10 ?) millions d'Haïtiens entassés sur un bout d'île grand comme à peine trois fois la Corse, peuplée elle de 260 000 habitants. Un des pays les plus pauvres du monde, soumis à l'arbitraire et à la violence, sans Etat, sans infrastructures, dominé par les mafias en tout genre. Qui s'en soucie ? Haïti n'a ni pétrole, ni richesses particulières, ni intérêt stratégique. Haïti est sans espoir.

Et pourtant ce n'est pas sans importance. C'est même très important de ne pas oublier ce que représente ce pays dans un monde qui se cherche de nouveaux idéaux, de nouveaux équilibres. C'est très important de prouver aux peuples non européens que les principes de liberté, d'égalité et de justice ne sont pas que des vains mots, qu'ils ne sont pas seulement des idées « occidentales » au seul usage des Occidentaux.

Deux siècles après le premier échec militaire, politique et moral de Bonaparte, il ne faut pas oublier Haïti. La France, si elle voulait être vraiment fidèle à elle-même, devrait se souvenir de ce pays de rien du tout qui lui est lié et envers lequel elle a au moins une immense dette morale.

Nous devrions redonner du sens à cette chanson haïtienne : « Ayiti sé manman libèté. Si l tombé la lévé » (« Haïti est la mère de la liberté. Elle peut tomber, elle se relèvera ! »).

(Pierre Thivolet est journaliste à Europe 1.)

© Le Monde 2002