Cet article a été publié dans
Le Monde (30 novembre 2004).

Cubains
et Iraniens
voient leur liberté d'expression
également
menacée.

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Littératures sous embargo américain
par Aude Pivin
 
 

Désormais, les éditeurs américains sont passibles d'une amende pouvant atteindre 1 million de dollars et d'une peine maximale de dix ans de prison s'ils publient un livre provenant d'un pays sous embargo américain. Ainsi en a décidé l'OFAC (Office of Foreign Assets Control), une agence du département américain du Trésor chargée des sanctions économiques contre les pays susceptibles de constituer une menace pour la sécurité nationale des États-Unis.

Depuis septembre 2003 — sauf autorisation préalable — l'OFAC interdit toute publication de travaux d'auteurs iraniens, cubains ou soudanais « qui ne seraient pas entièrement achevés au moment de la signature du contrat » avec l'éditeur. La formule, assez vague, est complétée par des mesures beaucoup plus explicites qui interdisent à tout Américain de coécrire un livre ou un article avec des auteurs de ces mêmes pays, de le parachever, d'apporter des modifications à des ouvrages déjà existants ou de les promouvoir. Interdire à un éditeur d'ajouter des notes ou une introduction à un livre, de le corriger ou de lui faire de la publicité revient tout simplement à l'empêcher de mettre en œuvre sa parution.

Devant la menace des sanctions, les éditeurs n'ont pas d'autre choix que de s'incliner : parmi les ouvrages suspendus de parution cette année, on trouve une encyclopédie de la musique cubaine, une anthologie de la littérature iranienne contemporaine ou encore un ouvrage scientifique iranien visant à améliorer les prévisions des tremblements de terre.

Les mesures de l'OFAC suscitent évidemment de nombreuses réactions dans le pays, car elles sont contraires à l'amendement Berman (1988). Par deux fois déjà, le Congrès a expressément soustrait la circulation des idées et des informations de l'embargo commercial. L'amendement de 1988 disposait en effet que l'OFAC n'avait pas autorité à « réguler ou prohiber » l'importation ou l'exportation de publications ou de films. Le Congrès entérinait sa décision en 1994 par un Free Trade in Ideas Amendement (une loi sur le libre échange d'idées) étendant l'application de l'amendement Berman à toute information, quel que soit son support : CD, vidéo …

C'est donc pour répondre à ces mesures illégales et anticonstitutionnelles que, le 27 septembre dernier, plusieurs organisations, rassemblant des milliers de chercheurs, d'écrivains, de traducteurs et d'éditeurs, ont déposé une plainte devant la cour fédérale de New York pour obtenir la révision immédiate des règlements de l'OFAC.

Ensemble, ils veulent faire valoir leur droit, au regard du premier amendement de la Constitution américaine, lequel consacre la liberté d'expression et la liberté de la presse, et contraindre l'OFAC à respecter les lois du Congrès. Le document principal des plaignants, précis et étayé, est accompagné de déclarations personnelles remarquablement argumentées, comme celle de Salman Rushdie, qui rappelle combien ses propres combats n'auraient pu aboutir s'il n'avait trouvé refuge et liberté aux Etats-Unis.

De toutes parts, la résistance s'organise. Des associations encouragent leurs adhérents à se faire connaître auprès d'une autorité locale, d'un journal, à publier des articles afin d'informer le grand public des dérives inquiétantes du gouvernement. Dans un article, une lettre ou une déclaration, ils stigmatisent non seulement les atteintes portées aux droits fondamentaux des individus mais les conséquences absurdes et contre-productives de telles mesures gouvernementales. Ainsi, Shirin Ebadi, Prix Nobel de la paix 2003, qui prévoyait d'écrire cette année un livre sur sa vie en Iran, où elle fut emprisonnée, se voit interdite de parution aux Etats-Unis. Le cas de l'activiste iranienne, qui combat en faveur des droits de l'homme, et qui porte plainte aussi, illustre bien l'incohérence de la situation et la double répression dont elle est la victime : interdite de publication en Iran, la voici maintenant réduite au silence aux Etats-Unis.

Historiquement, les Etats-Unis ont toujours accueilli les personnes dont les travaux étaient condamnés dans leur pays. L'amendement Berman et la loi sur le libre échange d'idées ont donc été passés pour garantir la libre circulation des informations. Mais l'OFAC a choisi d'étendre les restrictions aux publications, mettant ainsi des littératures sous embargo américain. Conséquence : d'un pays à l'autre, Cubains et Iraniens voient leur liberté d'expression également menacée. Quelles dérives ne peut-on craindre quand le gouvernement se présente partout en défenseur des libertés fondamentales et qu'il a recours aux mêmes méthodes que les pays qu'il prétend combattre ?

 

Aude Pivin
est traductrice et critique.

 

© Le Monde, 2004